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Vacances : « en fait, je n’ai jamais aimé voyager »

J’ai longtemps pensé que je n’aimais pas voyager. Pourtant, j’ai beaucoup bougé – road trip initiatique, escales professionnelles, week-ends organisés. Malgré la diversité de ces expériences, je ressens une gêne difficile à nommer. Dois-je interroger mes projections sur les destinations ou bien la pratique du voyage issue de notre imaginaire collectif ?

Par Krystal Turcan
Femme dans un bateau profitant d

« T’as prévu quoi cet été ? » Chaque année, cette question me déroute et mon regard se perd entre le bitume et le ciel. Souvent, je ne prévois rien, pour laisser la place à l’inattendu. Et pourtant, j’ai voyagé. Beaucoup. J’ai commencé en sac à dos, puis j’ai travaillé comme hôtesse de l’air et, entre les deux, vécu des week-ends formatés, en couple ou entre amis. Chaque contexte, aussi différent soit-il, me ramenait au manque. Un embarras persistant. Comme si je me déplaçais pour valider quelque chose.

« Le problème, ce n’est pas que les gens aient envie de partir, c’est que ça devienne une norme », m’a dit Rodolphe Christin, sociologue du tourisme. Voilà : je ne déteste pas voyager, je déteste devoir le faire.

Le corps mobile, idéal contemporain

Grimper sur une montagne grecque, en publier la vue panoramique sur les réseaux. Faire du stop en Australie, poster une photo en bikini à côté d’une planche de surf avant de le pratiquer. Survoler le monde en uniforme, enchaîner 34 escales sans vraiment habiter les lieux. J’incarne le mouvement, tout en restant à distance. Je ne voyage pas : je me déplace.

« L’hôtesse de l’air, comme l’animatrice du Club Med, personnifie l’imaginaire du tourisme dans le travail », souligne Rodolphe Christin. Mon corps en mouvement suffisait à valider ma place. Comme le dirait Judith Butler dans une lecture performative (et genrée) du corps social : ce n’est pas ce que l’on est, mais ce que l’on fait de son corps qui construit sa valeur sociale. Le corps voyageur, curieux, esthétique, actif, est désirable. Rester devient suspect. La question ne serait plus : veux-tu partir ? Mais : qu’est-ce que tu fais de ton temps libre ?

Un temps libre encombré de diktats

Les congés payés sont une conquête. Mais leur gestion est vite devenue industrielle. Le tourisme s’est transformé en ingénierie du loisir. Il faut partir. Il faut optimiser. En 2023, 63 % des Français ont pris des vacances d’été. Parmi eux, 85 % ont partagé leur séjour en ligne – souvent avant même d’être revenus. « L’expérience censée être intense, un peu déroutante, est aujourd’hui vécue dans des conditions ultra-prévisibles », observe Rodolphe Christin. Même l’imprévu est marketé.

Pourquoi ce besoin de remplir le vide ? Le sociologue Hartmut Rosa parle d’accélération sociale. Dans ce contexte, le ralentissement devient une angoisse. Jonathan Crary, dans son ouvrage 24/7 : Le Capitalisme à l’assaut du sommeil (La Découverte, 2013), montre comment le système dans lequel nous vivons ne tolère pas l’oisiveté : il faut consommer, produire, même au repos. Le tourisme devient alors une stratégie d’occupation de l’attention.

Des récits de liberté à l’ère du désenchantement : du hippie au touriste premium

Depuis les années 70, la pop culture façonne le voyage comme une obligation initiatique. Katmandou, Goa, les communautés hippies : le départ était un geste politique. Dans les années 90-2000, le voyage devient une quête d’absolu : Into the Wild, The Beach… À l’arrivée, on meurt seul ou désillusionné. Puis est venu le temps des digital nomads, ces freelances globe-trotteurs qui transforment Bali ou Lisbonne en open space tropical. Le décor change, le travail reste. Dans la série The White Lotus (2021), le voyage est vidé de son sens : décor d’ennui bourgeois, paysage sans vécu. Un monde trop beau pour qu’on s’en plaigne, et pourtant, personne n’y semble heureux.

Plus rien n’est à découvrir, car tout a déjà été vu – dans les récits, sur les réseaux. C’est un cycle sans fin. Je pars pour rompre avec le quotidien parisien, mais selon un script digne d’un film italien. Et chaque fantasme posté peut devenir injonction pour les autres. Alors, la discrétion serait-elle la nouvelle forme subversive de voyage ? Peut-être. Mais peut-on vraiment reprocher à quelqu’un de vouloir se montrer en vacances ?

Se montrer pour appartenir

Selon la psychologue Susan Fiske, le besoin d’appartenance est fondamental. Partager ses voyages, c’est dire « je fais partie du monde. » Et l’effet est réel : en 2018, une enquête Expedia1 relayée par plusieurs médias européens, révèle que deux tiers des 18-34 ans interrogés déclarent que les stories de vacances de leurs amis influencent leur envie de partir. Pierre Bourdieu parlerait de capital symbolique. Voyager, c’est afficher sa place. Zygmunt Bauman, lui, décrit un monde où la sédentarité devient une anomalie. Si tu restes, c’est que tu n’as pas les moyens – financiers, affectifs, narratifs – de partir. Je suis célibataire sans enfants œuvrant dans un milieu professionnel précaire. Ne pas partir, c’est la honte, parce que je n’aurai rien à raconter à la rentrée. Alors oui, parfois, on part pour exister. Et c’est légitime. Mais à quel prix collectif ?

Le coût invisible du déplacement

Se montrer dans un lieu, c’est parfois condamner la tranquillité de celui-ci. Les calanques, les falaises d’Étretat, Venise… L’esthétique attire les flux, les flux détruisent. « On pense atténuer les effets du tourisme en diffusant les flux. En réalité, on les étale », confie Rodolphe Christin. Les infrastructures s’adaptent, mais jamais la nature.

L’écrivain Baptiste Morizot plaide pour une présence « non extractive » au monde, en habitant poétiquement le territoire. C’est-à-dire une manière d’être là sans consommer, sans réduire les lieux à des cartes postales ou des récits à publier. Tisser un lien avec ce qui nous entoure – humains, animaux, végétaux – sans les instrumentaliser. Une présence plutôt qu’une performance. Mais peut-on encore voyager sans prélever ?

Voyager sans détruire, rester sans culpabiliser

Je tape « hôtel avec vue sur le port de Marseille » dans Google. Je scrolle les sites de promo, les photos des calanques, je compare les tarifs. Je commence à calculer : le coût, la lumière, l’heure du petit déjeuner. Et surtout la vue. Non – pas la vue : ma vue. Moi, sur une terrasse, un croissant à la main, face à la mer. Je me surprends à réfléchir à ce que je mettrai dans ma valise, je sens déjà l’odeur du shampoing mêlé à celle du monoï sur ma peau hâlée. Alors je me demande : est-ce que j’ai vraiment envie d’y aller ? Ou juste de m’y projeter, dans une version idéalisée de moi-même ? La question de Rodolphe Christin me ramène à quelque chose de plus concret : « Est-ce que tu es prête à accepter une mésaventure ? » Parce que sans imprévu, ce n’est pas un voyage.

Le voyage est devenu une norme sociale autant qu’un commerce mondial. Le désirer n’a rien de honteux. Le questionner non plus. L’enjeu n’est pas de diaboliser cette pratique, mais de l’interroger. Il continue de nourrir nos conversations, nos liens sociaux, notre imaginaire. Le sujet n’est donc pas de refuser les départs, mais de faire la paix avec ceux qui restent.

 

Photo de Une : Unsplash / Giulia Squillace

Annotations

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Cette enquête de 2018, relayée par YouGov et Next Tourism en 2022, révèle que deux tiers des 18-34 ans interrogés admettent être influencés par le réseau social pour leur choix de destinations de vacances. ExpediaYouGovNext Tourisme

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