Réfléchissez à deux fois avant de sexualiser votre barista
Face à un barista montréalais devenu fantasme collectif, j’ai voulu comprendre pourquoi mes blagues sur la gent masculine ne choquaient personne.
« J’en ferais bien mon quatre-heures. »
Cette petite phrase, je l’ai lancée à la volée à propos d’un barista. Une blagounette entre copines énoncée sur le ton de l’humour, comparant le physique du jeune homme à un gâteau à se mettre sous la dent. On a ri, et puis on est passées à autre chose.
Après coup, j’y ai repensé et une question s’est imposée : si un homme avait dit la même chose de moi, est-ce que je l’aurais bien pris ? Probablement pas, dans le contexte social actuel. Dès lors, pourquoi est-ce que moi je me le permets ? Est-ce parce que je suis une femme, et de ce fait, perçue comme inoffensive ? Ou parce que c’est « juste de l’humour » ? Et si, derrière cette remarque anodine, il y avait autre chose ?
Un café, des commentaires et une rencontre
Tout a commencé en scrollant sur TikTok. À Montréal, depuis près de deux ans, le Café Alphabet fait sensation. Pas seulement pour ses boissons à la mousse délicate parfaitement déposée, mais bien pour celui qui les prépare. Un barista brun au sourire ravageur, filmé en train de servir des matchas et des latte. Les vidéos cumulent les vues. Et dans les commentaires, c’est un défilé de fantasmes plus ou moins assumés.
Je regarde tout ça distraitement, jusqu’au jour où je me rends au fameux café, avec une copine. La file d’attente en atteste : on ne vient pas ici seulement pour la mousse de lait. Je le vois et la fameuse phrase m’échappe : « J’en ferais bien mon quatre-heures. » Un commentaire que je glisse souvent quand un homme me plaît. Sauf que cette fois, je l’entends différemment.
Quelques semaines plus tard, je retourne au Café Alphabet. Cette fois, j’ai rendez-vous avec ce fameux barista, Tommy, co-gérant du lieu devenu viral. L’objectif : lui poser la question qui me taraude depuis cette remarque lancée en l’air. Est-ce qu’il se sent objectifié ? Et si oui, qu’est-ce que ça lui fait ?
Je le retrouve en terrasse et lui lis une série de commentaires glanés sur TikTok :
« Je ne bois pas de café, mais si c’est lui qui m’en fait, je vais le boire. »
« Est-ce qu’il participe à des mariages en tant que marié ? »
« Wow, ce matcha… Mais est-ce qu’on peut parler du gars ? »
« Je ne sais pas si je veux le matcha ou le gars. »
Il sourit timidement, presque gêné de m’entendre prononcer à voix haute ces phrases sur son physique. Au début, m’explique-t-il, ces commentaires lui faisaient plaisir. « C’était flatteur. » Avec le temps, il a pris de la distance et préfère se concentrer sur son travail. Mais les remarques, elles, ne sont pas formulées que sur internet. Dans son quotidien, entre deux commandes, il entend des compliments, des allusions plus ou moins appuyées. Il reçoit même des nudes non sollicités. Il me raconte qu’il parvient à couper court, toujours avec le sourire. Pourtant, s’il était une femme, ce serait inacceptable. Il le reconnaît.
« Mon rôle, c’est d’être une personnalité publique »
Grâce à (ou à cause de) ce succès sur les réseaux sociaux, des clients viennent du monde entier, pour un café… et une vidéo de Tommy en action. Il sourit, joue le jeu, comme un acteur en pleine représentation. « J’ai tout le temps des yeux sur moi. C’est comme être à la télé tous les jours », me confie-t-il.
Il enfile alors sa casquette d’acteur pour représenter son café, pour incarner cette image qui attire autant qu’elle vend. Sourire, clin d’œil, mousse parfaitement posée, il est heureux, ce n’est pas un rôle. « Mon rôle, c’est d’être une personnalité publique », là où dans sa vie de tous les jours, Tommy est plus réservé. Avant le café, il travaillait dans un bureau et ne postait aucune story. Aujourd’hui, des touristes le surnomment « le sex-symbol du café à Montréal ».
Alors, si lui-même accepte cette image, la cultive peut-être même un peu, est-ce que cela change quelque chose à la nature des regards qu’on porte sur sa personne ? Est-ce qu’on peut objectifier quelqu’un qui s’auto-objectifie ? Est-ce que ça rend le tout moins grave, plus acceptable ?
De la blague au malaise, où est la limite ?
Pour creuser ces questions, j’ai interrogé Morgane Tocco, docteure en anthropologie sociale, qui a publié en 2023 une thèse sur le sujet, « Moi aussi je te regarde » : une anthropologie politique des regards de femmes sur les corps d’hommes. Selon elle, la gêne que je ressens n’est pas un cas isolé. Elle me confirme qu’il existe un malaise : certaines femmes refusent de reproduire des schémas qu’elles ont elles-mêmes subis. Pour certaines, l’égalité ne passe pas par la reproduction des logiques masculines de domination. D'autres revendiquent leur droit au désir, de le rendre visible, audible, assumé. Une ambivalence, finalement.
Elle me parle d’un usage très spécifique de l’humour. « C’est une manière d’exprimer son désir sans trop s’exposer », m’explique-t-elle. Une façon socialement acceptable de dire « je le trouve désirable » sans risquer d’être cataloguée ou jugée comme trop disponible. Elle évoque le « personnage social » qu'on endosse. Un rôle parfois inconscient. Il y a celles qui osent dire ces phrases à voix haute, et celles qui n’oseront jamais par peur d’être mal perçues. Le regard porté sur les hommes devient alors un outil d’affirmation, de complicité, de mise en scène entre femmes. Plus seulement l’expression d’un désir.
Après avoir raconté mon dilemme à Morgane, elle remarque que Tommy, comme dans la publicité, met son physique au service de ce qu’il vend. Dans une société marquée par l’image, il s’est retrouvé propulsé au rang de figure publique presque malgré lui. Il joue aujourd’hui avec les codes de la séduction, tout en gardant la tête froide. Est-il pour autant en train de s’auto-objectifier ? Peut-être. Mais, comme me le suggère Morgane, ce geste n’est pas toujours conscient. Il peut être une réponse au système : un moyen de capitaliser sur ce que les autres projettent sur lui. Pour certaines, ce serait donc « moins grave » d’objectifier un homme qui s’objectifie lui-même, comme un acteur ou un chanteur dont le corps est mis en avant.
Ce que cette blague disait de moi
Objectifier les hommes pour faire rire ses amies, est-ce vraiment anodin ? Ne faudrait-il pas que j’agisse comme j’aimerais que l’on agisse avec moi ? C’est une question d’éthique. Le fait que je sois une femme, donc historiquement dans un rapport de domination, ne justifie pas forcément que j'adopte les comportements que je critique chez les hommes.
On peut commenter le corps d’un homme par pur esthétisme, comme on le ferait d’un objet ou d’un lieu. Morgane m’indique que c’est plus facile quand c’est quelqu’un qui est reconnu socialement comme un sex-symbol, que c’est comme ajouter une couche de commentaire sur quelque chose qui est déjà accepté socialement. Mon commentaire, finalement, était-il juste un jugement esthétique ou une perception intime de quelqu’un qui me troublait, me faisait rêver ?
Je pense à Tommy et aux dizaines de messages et de remarques qu’il est amené à recevoir et à entendre chaque jour. Après avoir discuté avec lui, je réalise que derrière ce jeu de langage, se cachaient en réalité plusieurs choses : le rôle social que je joue entre amies – celui de la fille qui revendique son désir pour les hommes ; la timidité qui sommeille en moi face à un homme dont la beauté me déroute ; et une revanche silencieuse. Celle de commenter le physique des hommes après les avoir trop souvent entendus donner leur avis sur le mien.
En définitive, cette objectification n’est pas anodine. Elle reflète simplement la place dans laquelle on m’a mise dans la société – et l’espace que j’ai décidé de prendre.
Photo de Une : Unsplash / Zane Lindsay