Pour ma mère, j’ai remis sur la table mon viol conjugal
Un soir de vacances chez ma mère, un souvenir bouleverse notre rituel familial. Celui d’un viol conjugal. Le mien. Face à la colère de ma jeune sœur et au silence maternel, une fracture générationnelle se dessine. Si la parole se libère aujourd'hui, elle se heurte encore à l’incompréhension de nos mères, élevées dans une culture où le viol au sein d’un couple ne porte pas toujours ce nom.
Ce soir du 23 décembre, je termine mon repas dans la cuisine de ma mère. Je ne suis chez elle que depuis quelques heures et, déjà, la tranquillité du village où elle habite me donne le cafard. Ici, rien ne bouge, depuis des décennies. Les murs des lotissements se grisent, la population vieillit, tout est familier – même l’ennui. Alors j’écoute ma sœur de 20 ans, qui critique les boomers, évoquer leur incapacité à comprendre les enjeux d’aujourd’hui comme leurs bêtises du passé et je vois, à mesure qu’elle s’agace, l’effet que cela provoque sur notre mère. C’en est trop, pense-t-elle sans doute. Après tout, elle est ouverte d’esprit et pertinente « grâce à ses filles ». Elle est féministe, décèle les injustices et apprend même à mépriser le patriarcat. Mais il reste un sujet qui coince, encore et toujours. Et peut-être est-ce la monotonie de la campagne qui m’y pousse, ou simplement l’élan engagé de ma sœur, mais je me décide à le remettre sur la table, après des années de silence : mon viol par mon ex-petit ami.
La libido est une affaire d’homme
Quand je relate les faits, ma sœur bondit : elle ne savait pas. Pour elle, mon ex était un personnage médiocre de son enfance, pas un agresseur. Elle s’offusque, l’insulte, révoltée. Mon regard reste fixé sur ma mère, impassible. Elle prononce, comme toujours, les mots : « Tu me l’avais déjà dit, je comprends, ça a dû être dur », mais ceux-ci ne trahissent, encore une fois, aucune émotion. C’est comme si, dans son esprit, le viol conjugal faisait partie d’une forme de charge mentale, un devoir qui incombe aux femmes. Comme si le consentement n’avait plus tellement de poids, une fois l’étiquette « couple » bien collée. Et comment lui en vouloir ? C’était normal, pour elle, sûrement, de dépendre de la libido de ses compagnons, normal de ne pas s’interroger sur son envie ni sur un équilibre du désir. C’est ainsi : l’homme a souvent plus « besoin » que la femme. Cette fausse conviction avait justifié son absence de réaction lorsque j’étais partie vivre avec mon ex après le bac – fuyant au passage la séparation conflictuelle de mes parents. Je le lui rappelle, mais sa réponse est invariable : « Tu voulais t’en aller, je ne pensais pas que c’était dangereux. » Et finalement, c’est ma sœur qui rompt mon silence, qui parle pour moi, qui lui dit qu’elle aurait dû savoir, qu’un « homme qui ne viole pas n’est pas un homme bien, c’est juste un homme normal ». En l’entendant, je souris malgré moi. Cette nouvelle génération de femmes a l’air bien décidée à ne rien laisser passer.
De retour dans ma chambre d’adolescente, je repense à cette période et au temps qu’il m’a fallu pour poser le mot « viol » sur ce qui m’était arrivé. Lorsqu’on entame une relation d’emprise dès ses 15 ans, c’est difficile de le reconnaître immédiatement. Ma sœur aurait réussi, peut-être : ses algorithmes TikTok et Instagram la bombardent de vidéos self care, de tips sur la santé mentale et de manifestes féministes. Mais nos 11 ans de différence m’ancrent dans une autre époque. Celle où la 5G aurait été perçue comme un outil dystopique. Je repense à mon désarroi, que je ne parvenais pas à expliquer alors. Et à ma mère, qui peine visiblement, aujourd’hui encore, à éprouver ma souffrance, puisque l’éprouver reviendrait à comprendre – et à réaliser, par conséquent, qu’elle n’a pas eu les armes pour me protéger. J’avais vu, après tout, passer un article dans Libération affirmant que la moitié des viols arrivaient au sein des couples, laissant très peu de place au doute. Toute la différence venait de son incapacité à le concevoir. Mais pourquoi, me demandais-je, pourquoi ces femmes (car beaucoup d’amies à moi m’avaient avoué avoir connu la même expérience en se confiant à leurs mères) intelligentes, intéressées par la contemporanéité, les enjeux sociétaux et, tout simplement, l’évolution de leurs filles, étaient incapables de saisir la gravité d’un viol ? Ses conséquences, son impact sur nos vies ? Pourquoi notre seule différence d’âge nous divisait-elle autant sur la question ?
Pas un simple problème gynécologique
Pour Laia Abril, photographe, journaliste espagnole et autrice de A History of Misogyny Chapter Two: On Rape (Delpire, 2022), de nombreux pays d’Europe subissent encore l’influence des mariages réparateurs, ces unions forcées permettant aux agresseurs d’éviter toute condamnation en épousant leur victime. « Le simple fait que cette loi ait été présente sur notre continent dit beaucoup du peu de cas que l’on fait des viols conjugaux. Ceux-ci ne sont pas considérés comme tels, mais comme une partie d’un contrat », m’explique celle qui collabore avec Lluïsa García Esteve, docteure en psychiatrie, chercheuse et éducatrice spécialisée dans la santé mentale des femmes. À Barcelone, cette dernière a réuni une équipe de professionnels et d’expertes formés aux violences sexuelles et à leurs séquelles post-traumatiques. À l’aide d’un protocole précis, le groupe accompagne celles qui ont le courage de venir à la clinique. « En travaillant avec eux, j’ai appris que beaucoup de femmes qui se rendent aux urgences sont confuses, parce qu’elles ne réalisent pas que ce qu’elles ont vécu est un viol. Elles ne le verbalisent pas ainsi », ajoute Laia Abril. Il faut, donc, être tolérant, « ne jamais leur faire comprendre par la force ce qui s’est passé. L’une des premières choses que Lluïsa m’a enseignées est l’importance d’écouter, de retenir les mots que les patientes utilisent. On ne dit jamais “viol” ou “victime” en premier », poursuit-elle. Ces précautions, je le réalise, pourraient bien avoir un effet miroir : peut-être avais-je perturbé ma mère en imposant ce terme à propos d’un acte qu’elle-même n’est pas prête à définir ainsi. Car pour elle, un viol est avant tout brutal, dramatique. Or, une telle intensité ne correspond pas à son vécu. « La culture du viol nous a poussés à le comprendre par le prisme d’un stéréotype : le violeur en série pervers, sorti d’un épisode de série policière. Mais il provient en réalité d’une violence machiste universelle et structurelle qui coexiste en nous », explique la psychiatre. En d’autres termes, on a l’habitude de percevoir la dimension criminelle de l’agression, sans son impact psychologique, « comme s’il ne s’agissait que d’un problème gynécologique », en ignorant au passage la honte, la peur, la culpabilisation, etc. Pourtant, « il y a bien une faille, une rupture dans la biographie. Il y a un avant et un après », comme l’affirme García Esteve.
Des viols romancés
Pourtant, si ma mère reconnaît l’importance de ces répercussions hors de toute sphère intime, je constate qu’elle semble les admettre au sein de l’unité « couple », comme si l’amour et la passion excusaient l’agression. « ll est évident que la représentation de ces types de viols dans la fiction – les livres, les films, les séries jusqu’aux années 2000… –, ce n’est pas neutre. La manière dont les hommes insistent, dont les femmes cèdent, le romantisme qu’on attribue à ces comportements… Bien sûr que ça nous a influencés ! », poursuit la photographe, qui cite la série I May Destroy You ou le film Promising Young Woman comme des œuvres posant un regard neuf sur la culture du viol. Avant de conclure : « Il y a, on ne peut pas le nier, une différence générationnelle dans la vision du viol. Les lois et la culture visuelle jouent un rôle dans sa perception. Mais je ne saurais affirmer que l’âge est le seul paramètre à évaluer. Pour être franche, j’ai rencontré de jeunes personnes qui avaient des opinions tout aussi problématiques sur la question. En Espagne, encore récemment, on jugeait acceptable de battre son épouse. Si la violence physique est admise, la violence sexuelle n’est même pas un sujet de préoccupation. » Il nous faut donc, je m’en rends compte à l’issue de notre entretien, nous les « filles d’après », continuer de taper du poing sur la table pour ne plus jamais tolérer. Pour qu’un jour, la guérison de nos mères, prisonnières du déni imposé par une société misogyne, puisse débuter.
Photo de Une : Unsplash / Rhamely