Peut-on vraiment aimer les enfants des autres ?
Ils arrivent dans nos vies sans mode d’emploi. On les borde, on les gronde parfois et on les regarde grandir. Quel nom donner à ce lien ? Dans les familles recomposées, l’amour reste une question ouverte.
Hier, en allant chercher mon fils à l’école, c’est une petite fille brune à la frange mal coupée qui m’a sauté au cou. J’ai eu une brève histoire avec son père, pas assez longue pour former une famille, assez pour l’imaginer. Et si voir cette enfant d’à peine un mètre courir vers moi me serre le cœur, que se serait-il passé si nous avions partagé un foyer, des vacances, des cahiers de poésie ? Peut-on aimer les enfants des autres ? Ceux qui débarquent dans notre vie comme un paquet un peu encombrant, remis sans signature. C’est la question que pose le film Les enfants des autres de Rebecca Zlotowski. Dans un entretien accordé au Monde, la réalisatrice dit : « Aimer un enfant de manière désintéressée, avec la certitude que ce sera payé d’ingratitude, car on n’est pas les protagonistes de son existence, c’est héroïque ».
Si le quotidien est parfois un combat, il arrive quand même que l’amour s’y invite. Il y a huit ans, Victoria, directrice marketing installée dans le Val-d’Oise, a commencé une relation adultère avec un homme rencontré sur son lieu de travail. Un jour, il l’appelle : il va devenir père, mais il quitte sa femme. « J’ai été tellement malheureuse sans lui que quand il a pris la décision d'être avec moi, je n’ai pas hésité une seconde, j’ai pris le package et j’ai aimé Mathilde tout de suite, raconte-t-elle. J’ai fait les nuits blanches, les couches, la rentrée en maternelle, j’avais l’impression que mon mari faisait le sacrifice d’une famille normale pour moi, et que je devais être à la hauteur ». Aujourd’hui âgée de 33 ans et mère d’une autre petite fille, Maria, Victoria avoue avoir eu peur de ne pas aimer son enfant biologique autant que sa belle-fille, et ajoute : « C’est horrible à dire mais je l’aime plus que mon mari. Mathilde peut tuer quelqu’un demain, je l’aimerai toujours ».
Familles recomposées, la fin du mythe Ricoré
Selon l’INSEE, en 2023 en France, 7 % des enfants mineurs vivaient en famille recomposée avec un parent et un beau-parent. Combien abritent de l’amour ? Sylvie Cadolle, sociologue et autrice de Être parent, être beau-parent (éd. Odile Jacob) estime que le cas de Victoria est rare : « Il y a beaucoup de bonnes relations au sein des familles recomposées, explique-t-elle. Mais l’amour n’est pas du tout systématique ». Il faut des conditions, comme une météo propice. Si Victoria parle d’amour maternel, Alexandra, 35 ans, cheffe de projet formation, mère de jumeaux de 4 ans et belle-mère de Victor, âgé de 12 ans, à Paris, est plus nuancée : « Je l’aime parce c’est un frère pour mes enfants et que son père est heureux quand il est là, mais ce n’est pas mon enfant ». Les débuts ont été difficiles, marqués par une guerre judiciaire entre son compagnon et son ex-femme. « Je crois que j’en voulais à Victor pour ça, se souvient-elle. J’avais 25 ans à l’époque et au lieu de voir en lui l’homme que j’aimais, je voyais la mère que je détestais ». Pour Catherine Audibert, psychologue clinicienne et autrice de Amour et crises dans la famille recomposée (éd. Payot), « les enfants veulent par nature aimer et se faire aimer, sauf s’ils sont pris dans un conflit de loyauté. Si tous les adultes acceptent la recomposition, il y a de la place pour que des sentiments se créent ». Elise, 40 ans, journaliste en Seine–Saint-Denis, et elle aussi empêtrée dans une bataille entre son conjoint et la mère de leurs deux petites filles, parle plutôt d’affection ou de responsabilité que d’amour. « La peine et la colère s’interposent et m’empêchent de les aimer pleinement », regrette-t-elle.
Ne pas aimer ses beaux-enfants, cela reste un tabou, souligne Catherine Audibert : « La famille recomposée a été idéalisée : on pensait qu’aimer les enfants des autres était naturel. Ne pas avoir de sentiment pour ses beaux-enfants vous fait passer pour une mauvaise personne ». C’est encore plus vrai pour les femmes, toujours prisonnières de l’image de marâtre héritée des contes de fée, voleuse d’enfant et de mari. « Il y a 20 ans, on ne parlait pas de la condition des belles-mères, souligne Catherine Audibert, parce que jusque là, les mères obtenaient généralement la garde exclusive des enfants et donc il y avait beaucoup plus de beaux-pères. Eux avaient bonne presse, on les voyait comme des figures apportant autorité, soutien et une amélioration des conditions de vie du foyer ».
S’aimer, mais pas trop
Maintenant qu’elles sont sorties du placard — grâce à la littérature, au cinéma ou même au « Club des marâtres », une association qui fédère celles qui endossent ce rôle délicat — ces femmes se heurtent à un paradoxe bien féminin : il faut aimer les enfants des autres, mais pas trop. « Quand ma boss de 40 ans a eu son premier enfant, raconte Victoria, je me suis permis de lui donner des conseils, mais je sentais bien que je n’étais pas prise au sérieux, que j’étais vue comme une tata qui parle de sa nièce ». Quant à l’amour qu’elle porte à sa belle fille, il doit rester discret : « Il ne faut pas que ça existe, je dois dire des choses positives sur elles, mais je ne dois pas avoir l’air de la connaître par cœur non plus ».
Que reste-t-il de nos amours ?
Cette zone grise, l’écrivaine Alice Zeniter en parle dans D., une nouvelle publiée dans la revue L’Autoroute de Sable et dans laquelle elle évoque sa relation avec la fille de son ex-compagnon. Il manque un statut, dit-elle, « une case sur ce formulaire-là, sur les autres aussi ». Et si l’amour finit, ou si le couple se défait, que reste-t-il ? Que devient le siège bébé derrière le vélo et les colliers de pâtes de « la fête des gens qu’on aime » ? Sur son fond d’écran, Florence, avocate parisienne de 37 ans, séparée du père de sa belle-fille et désormais mère de deux garçons, choisit toujours une photo où figurent ses enfants et la fille de son ex-compagnon. Une enfant adoptée qu’elle a rencontrée le jour de ses quatre ans après avoir dévalisé le rayon Reine des Neiges. Cette enfant, qu’elle dit avoir aimé immédiatement, lui a même fait douter de sa décision de se séparer de son ex-compagnon. Marion, graphiste de 34 ans installée à Tours, elle, a sombré : huit ans avec une belle-fille, des disputes sur l’heure du coucher, des souvenirs. Et puis, plus rien. Si elle a son numéro de téléphone et son Instagram, Marion n’a revu sa belle-fille qu’une fois, à la demande de l’adolescente aujourd’hui âgée de 14 ans. « Elle m’attendait dans un café, je n’ai jamais été aussi rapide entre ma maison et le centre-ville. J’ai pleuré du début à la fin » dit-elle. Elle a des anecdotes qui n’ont plus d’auditoire. Alors elle les ravale. « C’est comme si ça n’avait pas existé. » Victoria redoute plus que tout une séparation. Alors elle et son mari ont fait un pacte : en cas de séparation, la garde serait coupée en deux. Et elle conclut : « Tu ne peux pas enlever un enfant à quelqu'un qui a passé une semaine sur deux à l’élever. Je deviendrai folle ». Et moi en sortant de l’école, je regarde cette petite fille à la frange de travers et je me dis que parfois, aimer, ça n’est pas une histoire de sang. C’est une histoire d’habitude, de poèmes de Prévert récités trop fort, et de bras qui vous attrapent à la grille.
Photo de Une : Unsplash / Andrej Lišakov