Non mixité : « en pleine nature comme au travail, je préfère être entre femmes »
J’ai découvert la non-mixité dans l’outdoor – des week-ends en randonnée ou en cordée entre femmes. Depuis, ce besoin d’espaces non mixtes s’est étendu à d’autres sphères de ma vie, notamment professionnelle : j’aspire à travailler avec des femmes. Et si, loin d’être un repli, la non-mixité était une porte ouverte ?
Nous étions quatre, encordées vers un sommet. Aucun mot, juste le crissement des crampons sur la neige dure. Malgré l’effort, j’ai remarqué que mon souffle était plus régulier que d’habitude. Je ne ressentais pas cette pression familière de tenir la cadence, pour masquer ma fatigue. Les conversations, quand elles reprenaient, étaient simples. Une blague. Un encouragement. Une remarque sur la beauté du paysage, la joie d’être là. C’est ici que j’ai compris qu’il existe des espaces où l’on respire différemment, peu importe l’altitude. Nous étions quatre, quatre femmes encordées vers un sommet. En non-mixité.
Un safe space
La non-mixité n’est bien sûr pas née sur cette arête. Elle a d’abord été une stratégie politique. Dans les années 1960, le mouvement des droits civiques aux États-Unis organisait des réunions entre personnes noires pour définir leurs luttes, loin du regard blanc. Dix ans plus tard, en France, le Mouvement de libération des femmes excluait les hommes de ses groupes de parole. Des luttes différentes, mais un même objectif : se donner un espace où la pression sociale serait suspendue, pour agir et parler librement.
Notre cordée était elle aussi un safe space. Nous pouvions dire : « Je suis fatiguée » ; « je ne sais pas » ; « j’ai peur » ou « j’ai encore envie de faire pipi », sans craindre d’être jugées. Ces phrases, si banales en apparence, sont parfois difficiles à prononcer dans un groupe mixte. Par peur d’être trop lentes, trop faibles. Trop femmes ?
Des dynamiques de genre
En présence d’hommes, nous endossons souvent des rôles subalternes. Nous parlons moins. Nous osons moins. Nous prenons moins de risques, nous évitons de nous exposer à l’échec. Les hommes nous aident à porter, nous donnent des conseils non sollicités. Le message inconscient caché derrière ces gestes et ces mots bienveillants est le suivant : je m’attends à ce que tu sois moins compétente. Ce que nous finissons par rester (ou par feindre), condamnées au rôle de « seconde de cordée ». Lors de notre ascension entre femmes, une partenaire m’a confié, le soir au bivouac, qu’elle ne savait pas monter sa tente : son compagnon s’en charge toujours. Cette fois, elle a dû essayer. Et quelle fierté d’y arriver !
Car entre femmes, les dynamiques de groupe sont différentes : les tâches se répartissent plus équitablement, le leadership circule. On ose, on apprend, on gagne en confiance et en autonomie. Ce n’est pas un hasard si les groupes non mixtes d’activités outdoor se multiplient ces dernières années : Lead The Climb, Première de cordée, Girls in Bleau, Copines de rando, Girls on Wheels, Femmes à vélo…
« Certains collectifs outdoor non mixtes rassemblent des personnes racisées ou LGBTQ+. On peut citer Women on Wanderlust, Queer Out Here ou encore Les Bénines d’Apie. Les discriminations varient, mais les bienfaits restent les mêmes : s’épanouir loin du regard dominant. »
De la montagne aux bureaux
Au retour de cette sortie, je me suis demandé s’il était possible de retrouver ce souffle ailleurs. Si je me sentais aussi bien entourée de femmes, pourquoi ne pas éprouver cet apaisement au quotidien, dans un espace parfois aussi exigeant que la haute montagne : le travail ?
J’ai longtemps travaillé dans une équipe où j’étais la seule femme au milieu d’hommes. Je réalise aujourd’hui les efforts supplémentaires que cela me demandait en plus de mon travail : je devais être « un homme parmi les hommes », selon les mots de la grande Catherine Destivelle, rare femme dans le milieu de l’escalade des années 1980-1990. En réunion, je parlais peu, de peur de dire une bêtise. Sur le terrain, je ne ralentissais jamais. En hypervigilance constante, je voulais prouver que j’étais à la hauteur.
La veille d’un départ en déplacement professionnel, où j’allais devoir randonner seule avec trois hommes pour les besoins d’un shooting photo, j’ai craqué : vision brouillée, flashs lumineux devant les yeux. Je me suis effondrée. On a craint une sclérose en plaques. C’était un burn-out. Fruit d’une charge de travail bien trop grande, mais aussi de cette tension qui me condamnait à vouloir être irréprochable en permanence.
« Selon une étude de Brigham Young University et Princeton, les hommes occupent 75 % du temps de parole en réunion. Un homme interrompt 23 % plus souvent une femme qu’un autre homme. »
Un nouveau souffle
Quelques années plus tard, j’ai eu la chance de monter un projet avec une équipe entièrement féminine. Et là, surprise : je parlais. Beaucoup. Je n’avais plus peur de mes idées, je les proposais. Nous en discutions sans compétition implicite. La parole circulait, la créativité aussi. Moi qui croyais avoir un problème à l’oral, j’ai compris que le problème venait surtout de la composition de la salle.
Comme en montagne, travailler entre femmes change profondément les dynamiques de groupe. Ce n’est pas qu’une question de bonne entente. C’est un autre rapport au temps, aux priorités, à la parole. Certaines entreprises qui s’organisent en non-mixité choisissent des semaines de quatre jours, intègrent le congé menstruel, réinventent les horaires. On parle d’entraide, de souplesse, de compréhension. Ce n’est pas un caprice : c’est un laboratoire. Un espace où l’on expérimente d’autres manières de travailler, mais aussi de penser. Je crois à la force du collectif féminin pour faire émerger de nouvelles idées. Des médias comme Telo, portés par des équipes majoritairement féminines, proposent des lignes éditoriales alternatives, avec une place importante accordée aux émotions et au vécu. D’autres modèles à essayer ?
Il y aura, bien entendu, des résistances. On parlera de repli identitaire, de séparatisme mal placé, de radicalité. « Vous voulez l’égalité, mais vous nous excluez ? » On ne questionne jamais le fait que des hommes travaillent entre eux. Quatre hommes associés, ça passe. Quatre femmes ensemble ? Ça devient suspect.
« En 2017, le festival afroféministe Nyansapo a déclenché une tempête politique et médiatique pour avoir réservé certains ateliers aux femmes noires. En 2021, l’Unef a aussi dû se justifier après avoir organisé des réunions en non-mixité entre femmes et personnes racisées. Les mêmes accusations fusent : atteinte à l’universalisme, fascisme… »
Renverser le miroir
Qu’on le veuille ou non, la non-mixité met le doigt là où ça fait mal : elle révèle l’hypocrisie de notre société. On célèbre l’égalité dans les discours, mais dans les faits, la parole reste monopolisée, les décisions captées, les corps jugés. La non-mixité renverse le miroir : elle montre ce que pourraient être nos rapports si l’on cessait d’imposer aux femmes l’adaptation permanente aux normes masculines. Elle prouve qu’il existe d’autres manières de travailler, de créer, de s’organiser – et que ces manières fonctionnent. C’est peut-être ça, le plus dérangeant : non pas qu’on choisisse de se retrouver entre nous, mais que cela marche si bien.
Alors je choisis la non-mixité. Celle qui permet à toutes de parler, de proposer, de créer. Dans les refuges de montagne, comme dans les bureaux. Parce qu’on ne réorganise pas le monde à coups d’injonctions : on le réinvente peu à peu, au sein d’espaces où l’on respire mieux.
Photo de Une : Unsplash / Logan Weaver