Opinions

Lettre ouverte : « je fais plus jeune que mon âge et c’est un problème »

Déborah a 37 ans. Pourtant, quand elle annonce son âge, c’est l’étonnement : « Ah, tu fais beaucoup plus jeune. » Une réaction qui peut paraître anodine, voire flatteuse, mais qui suscite chez elle un certain agacement.

Par Alexane Pelissou
Femme de dos devant une boutique
Publié le 03.02.2026 Mis à jour le 02.02.2026

Alexane Pelissou

Journaliste et autrice

Plonger dans son monde
Temps de lecture : 4 min

À l’échelle de ma vie (je vais fêter mes 38 ans l’année prochaine), je n’ai fait mon âge que sur une période de cinq ans – entre 25 ans et 30 ans. Avant ça, on m’a toujours dit que je faisais plus âgée. À l’époque, çe ne me dérangeait pas, loin de là : j’étais en décalage avec les personnes de mon âge, je le voyais bien. Je ne sortais pas, je ne buvais pas, je ne fumais pas. Je passais mon temps libre à la danse. Je n’ai jamais voulu faire partie d’un groupe. On voyait ça comme une preuve de maturité. 

Après 30 ans, on a commencé à me rajeunir. Là encore, je n’y voyais pas d’inconvénient : je me disais : « Quelques années en moins, quelle différence ? » Mais aujourd’hui, c’est plus compliqué. 

Généralement, on me donne 10 ans de moins que mon âge. C’est arrivé récemment : je faisais du stop avec une amie dans les montagnes et un couple dans la vingtaine a décidé de s’arrêter. Quand je leur ai dit mon âge, ils ont été étonnés, mais j’ai vu dans leurs yeux une certaine admiration. « C’est quoi ton secret ? », m’ont-ils demandé. C’est une question que je ne m’étais jamais vraiment posée. J’ai bien compris qu’ils me voyaient plus jeune parce que j’avais une certaine vivacité. Une qualité (je crois ?) qui fait partie intégrante de mon ADN. Je ne suranalyse pas. Je ne parlerai pas de pulsions, mais il est vrai que je vis de façon très instinctive. J’ai besoin de vibrer. C’est sûrement encouragé par ma situation professionnelle : j’ai toujours été intermittente, jamais salariée. Je n’ai jamais connu la stabilité. J’ai eu l’habitude d’évoluer sur un sol mouvant. Ça a déclenché en moi un certain instinct de survie et ça m’a permis de stimuler ma créativité. 

Ce genre de réaction motivée par l’admiration reste rare. Bien souvent, je ressens un certain mépris. C’est un peu comme si on me retirait 10 ans d’expériences, 10 ans de vie, 10 ans de maturité. Comme si on me mettait automatiquement dans une case. Dans la mauvaise case. Ma personnalité fait que je n’ai pas peur d’avoir peur. J’ai toujours été très active, dans le mouvement, dans la curiosité. Ce sont des traits de caractère que l’on n’associe pas nécessairement à quelqu’un qui approche de la quarantaine. Souvent, les personnes de mon âge se marient, font des enfants, achètent un appartement. Ils ne se lancent pas dans le ju-jitsu, la moto ou la guitare électrique [trois passions que Déborah a développées cette année, NDLR]. Je sens que j’échappe à la narration dans laquelle on veut me placer. Je ne joue pas le rôle qu’on souhaite m’attribuer. Ça peut être très déstabilisant. Avec les années, je me rends compte que cette question de faire plus jeune est intimement liée au jeunisme de la société, à la peur de vieillir, à ce que l’on raconte sur les femmes, ce qu’on les autorise à faire, à vivre. 

Aujourd’hui, j’ai exactement la même vie et le même état d’esprit qu’à 28 ans. Mais avec 10 ans de plus. Dix ans qu’on ne peut pas effacer. Que je ne veux pas effacer. Et quand on me rajeunit, c’est un peu comme si on m’enlevait de la valeur. Si je dis que c’est un problème pour moi de ne pas faire mon âge, ce n’est pas parce que ça me vexe. Non. En revanche, que l’on m’enlève quelque chose me vexe. Ce serait si simple d’affirmer que « oui, j’ai 37 ans et c’est la vie que j’ai décidé de mener ». Mais ce serait avouer que j’ai eu le courage de faire certains choix – ce que j’ai du mal à concevoir, puisque c’est simplement la personne que je suis. Tout ceci est très lié aux valeurs qui sont les miennes, à ma vision des choses. Comme une évidence, que d’autres auraient du mal à appréhender. J’oublie que la grande majorité des gens ne sont pas capables de faire ces choix. Par manque de courage parfois, ou par manque de privilèges. 

Je ne peux pas modifier les réactions que les gens ont face à mon âge. Je le sais. En revanche, je peux adapter ma propre façon de voir les choses. Parfois, quand j’y pense, je ne peux pas m’empêcher de déceler des contractions dans leur façon de voir tout ça. Si je fais plus jeune, je n’ai pourtant pas cette candeur et cette forme d’innocence qu’on peut retrouver chez les jeunes femmes dans leur vingtaine – parce que, maturité ou non, c’est tout de même une période charnière de la vie, lors de laquelle on apprend énormément, sur soi comme sur le monde. C’est d’ailleurs pour ça que dans mon métier, le théâtre, on ne m’a jamais donné des rôles de jeune première : je n’incarne pas du tout cette fragilité. 

À 37 ans, je ne suis pas vieille. Mais je n’ai plus 25 ans non plus. Pourtant, j’ai gardé de ces années-là une pulsion de vie. Et cet enthousiasme peut déstabiliser. Avec le temps, j’ai appris à faire du tri. Un tri naturel dans mon entourage, qui me permet de m’éloigner de celles et ceux chez qui ça déclenche des frustrations – et qui voudraient, par effet miroir, me les transmettre. Je ne veux pas (ou plus) me laisser impacter. Je veux rester la personne que je suis fière d’être.  

 

Déborah Moreau, propos recueillis par Alexane Pelissou
Photo de Une : Unsplash / krzhck

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