Lettre ouverte : j’ai été une manageuse problématique
Il y a des expériences qui marquent plus que d’autres. Devenir manager a été l’une d’elles. Cette lettre s’adresse à celles et ceux qui m’ont fait confiance. Elle parle de fatigue, de loyautés impossibles, d’un système qui broie parfois même celles et ceux qui voudraient changer les choses. Et de ce qu’on peut en apprendre, quand on en sort.
Je vous écris tard ce soir. Une de ces heures où les choses refont surface. Je pense à vous. À nous. Et à celles et ceux qui, quelque part, vivent encore ce que nous avons traversé. Je vous écris pour poser des mots sur ce que je n’ai jamais su dire.
Je me souviens de chacune de vos arrivées. De vos regards encore confiants, de vos questions, de votre envie de bien faire. À l’intérieur, je murmurais : « Les pauvres, ils ne se doutent de rien. » Vous n’aviez pas encore compris, appris – à marcher sur des œufs, à décoder les sous-entendus, à lisser vos intonations, à vous faire tout petits.
Il y a peu de temps encore, j’étais votre manager. Manager. J’avais déjà les épaules bien lourdes lorsque l’on m’a promue. Lourdes d’avoir porté des collègues à bout de souffle, de devoir justifier mon épuisement à mes proches, d’être constamment sur mes gardes. Mais j’ai dit oui.
Je me suis dit : si j’accepte, c’est pour faire bouclier. Je voulais protéger, amortir, humaniser un peu ce qu’on vivait ensemble. Je me suis promis d’être différente, de ne pas reproduire, ne pas détourner les yeux. Je me croyais héroïne. Je voulais être celle qui allait briser le cycle. Mais j’avais confondu la bonne volonté avec le pouvoir d’agir.
Je ne savais pas ce qu’impliquait réellement ce rôle que l’on m’a assigné, comme une évidence, sans introduction, sans filet. Je n’avais pas les armes nécessaires pour le tenir. Je ne savais pas à quel point il aurait fallu être solide, soutenue, outillée pour le porter sans s’écrouler. Je n’avais ni cap, ni boussole, ni mot à dire. Juste la responsabilité de faire tenir une équipe au sein d’un système qui, lui, ne tenait plus debout.
Je veux vous dire que je suis désolée. Désolée de ne pas avoir trouvé les mots quand je vous ai vus chanceler. Quand vos yeux évitaient les miens, quand vos phrases se faisaient plus courtes, quand vous commenciez à douter de vous. J’ai senti tout cela, mais je n’ai pas su quoi faire. Je me suis tue. Je vous ai regardés devenir plus prudents, plus discrets, moins vous-mêmes.
Parfois, je vous ai vus vous durcir. Adopter des réflexes de défense, hausser le ton entre vous. C’est ce que fait la violence quand on la laisse circuler : elle se transmet. Comme un gaz qui se répand partout où on lui laisse de la place. Elle rend méfiant, rugueux, elle fait croire qu’il faut choisir entre subir et cogner.
Je suis désolée d’avoir débordé sur vous. De vous avoir transmis une pression que je ne savais pas contenir. De vous avoir demandé des choses absurdes, parce qu’on me les avait demandées à moi. Surtout, je suis désolée d’avoir été complice. J’ai vu les messages envoyés à des heures indues, et la peur qu’ils provoquaient. J’ai vu les justifications qui fusaient pour des détails sans importance. J’ai vu vos visages se fermer quand un Slack s’affichait, vos silences pendant les réunions, vos « ça va » mécaniques alors que plus rien n’allait. J’ai vu des décisions arbitraires, des critiques déguisées en feedbacks, des humiliations en aparté. J’ai vu des gens douter de leur propre valeur, de leurs intuitions, de leur santé mentale. J’ai vu la manière dont on vous parlait, comme à des enfants qu’il faudrait dresser, ou à des soldats qu’il faudrait endurcir.
Je suis désolée d’avoir cherché à arrondir les angles, de vous avoir dit que « ça allait passer », qu’ici la confiance se gagnait avec le temps. J’aurais dû vous dire que ce n’était pas de votre faute, que le malaise que vous ressentiez était légitime, que tout ça avait un nom. Mais je me suis tue, par peur, par fatigue, par habitude aussi. J’ai essayé de vous rassurer alors qu’il aurait fallu dénoncer. Alors que mon rôle, c’était d’alerter, de protéger, de dire stop.
Je ne savais pas à quel point il est facile de devenir un rouage dans un système qui blesse, qui broie. À quel point on peut glisser, sans s’en rendre compte, de celle qui veut aider à celle qui fait mal.
Sachez que je pense souvent à vous. Je me demande si vous avez trouvé un endroit plus juste, si vous avez repris confiance. J’espère que oui, que vous êtes entourés, que vous n’avez plus besoin de faire semblant.
Moi, j’ai mis du temps à comprendre ce qui s’était passé. J’ai mis du temps à mettre des mots sur tout ça. Mais aujourd’hui, je le peux : c’était de la violence managériale. Silencieuse, propre, à peine déguisée, mais profondément destructrice.
Depuis tout ça, je sais que l’on se trompe lorsque l’on traite les violences au travail comme le fruit de quelques mauvaises personnes. Parce qu’elles sont organisées, systémiques. Elles s’installent dans la précarité des contrats, la rigidité de la hiérarchie, le culte de la disponibilité, l’obsession du résultat. Elles prospèrent dans le silence, dans la peur, dans l’isolement.
Alors je continue d’en parler. Pour vous. Pour moi. Pour celles et ceux qui n’osent pas encore mettre un mot sur ce qu’ils vivent.
Sachez que je n’oublie rien.
Photo de Une : Unsplash / Europeana