Émotions

La vente de ma maison d’enfance a provoqué une crise existentielle

Nostalgie de moments suspendus, confrontation à notre finitude, deuil de la famille « nucléaire »… Quitter la demeure dans laquelle j’ai passé une grande partie de ma vie a suscité en moi une prise de conscience sans précédent.

Par Joséphine Gorel
Maison ancienne et jardin arboré
Publié le 21.12.2025 Mis à jour le 22.12.2025

Joséphine Gorel

Journaliste

Plonger dans son monde

En 1998, mes parents ont acheté une maison dans l’Oise. Elle n’a aucune âme. Elle n’est pas particulièrement grande. Elle n’est ni élégante, ni spéciale, elle n’a ni cachet, ni histoire : c’est une maison semblable à toutes les voisines de son allée, reproduite une douzaine de fois dans un lotissement caractéristique des années 1970.

Mes parents l’ont choisie pour sa praticité, parce qu’au rez-de-chaussée, il y a du carrelage, « parce qu’elle est bien foutue », parce que malgré ses 150 mètres carrés, elle compte quatre chambres, deux salles de bains et trois toilettes. La légende racontée par ma mère veut qu’ils l’aient négociée au rabais « à cause » de la piscine qui se trouvait dans le jardin et dont ils ne voulaient pas car ils la trouvaient dangereuse pour les enfants. Les vendeurs, un vieux couple qui n’avait plus la force de lutter, ont cédé. En 1998, mes parents avaient quatre enfants ; deux du précédent mariage de mon père, qui nous rendaient visite régulièrement, deux de cette nouvelle union, mon jeune frère et moi.

Toute cette vie derrière moi

Nous avons vécu presque 30 ans dans cette maison. J’y suis arrivée bambine, j’en suis repartie adulte – et je me souviens de tout. Les anniversaires successifs, les fêtes données par mes parents, la neige dans le jardin, les jeux idiots avec mon frère, la rosée figeant les toiles d’araignée, les bains de minuit glacés et alcoolisés. Les sales embrouilles avec des potes, les soirées de solitude, de paresse ou d’ennui, les joints à la fenêtre, la fois où mes parents m’ont cramée, les rires, les câlins, les Noël et les Pâques, les drames, les portes qui claquent et les matins, dans le noir de l’hiver, où il fallait aller ouvrir le portail en plastique et le refermer derrière la voiture de mon père, qui nous conduisait à l’arrêt du bus scolaire. Il faisait froid, et nous écoutions Europe 2. 

Toutes les personnes que je connais de près ou de loin sont venues dans cette maison. Les copains de l’école primaire passaient sans prévenir, débarquant d’un coup de vélo. À cette époque, nous n’avions qu’un monde et c’était l’école, nos maisons, ce village. Puis les amis du collège et du lycée pour qui j’organisais des booms, puis des fêtes, puis des soirées. Même après, à la fac, je proposais à mon entourage parisien, lors d’étés caniculaires, de venir profiter de la piscine et de l’ombre du chêne immense, centenaire, qui trônait seul au milieu du jardin. Nous traînions et nous dormions, puis je mettais de la musique, je dansais, et le lendemain, je passais la serpillière sur ce carrelage (pratique) pour effacer nos traces et mieux recommencer. J’ai vécu – et mes amis aussi ont vécu – dans cette maison. 

L’an dernier, mes parents l’ont mise en vente. « Il est temps, ont-ils dit, de changer, de partir, de voir autre chose. » « Nous ne sommes pas attachés, ont-ils dit, à cette maison sans cachet. » Je savais depuis des années que ce moment allait arriver. Je m’y préparais comme on appréhende quelque chose d’inéluctable, sans trop savoir comment. J’hésitais entre deux stratégies : y aller de moins en moins pour m’habituer à prendre de la distance, y aller de plus en plus pour profiter des derniers instants. Je n’ai pas su choisir, et ce moment qui approchait a fini par arriver. Je m’en souviens, je marchais sur le canal Saint-Martin quand mes parents me l’ont annoncé. Maintenant, il fallait trier et choisir, dans près de 30 ans de vie, ce qui méritait qu’on s’en souvienne.

Peut-on vraiment faire le deuil d’un lieu ?

Quitter cette maison m’a fait vivre une crise existentielle dont je ne suis pas sûre de m’être totalement remise. Quitter cette maison, c’était accepter que nous ne sommes que de passage, que tout est temporaire, que rien ne nous appartient, même ce qu’on croyait être soi, être à soi. Quitter cette maison, c’était faire face à notre propre mortalité, c’était enterrer nos souvenirs, enterrer le temps où nos parents nous prenaient dans leurs bras, jeter à la poubelle la tendresse que nous avions eue, à une époque, les uns pour les autres, c’était oublier qu’avant d’être des adultes nous avions été des enfants, et mes parents de jeunes parents avant d’être des retraités. C’était renoncer à être une famille, puisque si nous ne l’étions plus là-bas, alors peut-être ne l’étions-nous plus tout court. Et maintenant, je ne peux plus regarder des photos de notre jeunesse sans pleurer de rancœur et de tristesse. 

Je ne suis pas retournée dans ce village qui fut mon seul monde pendant si longtemps. J’ai voulu regarder la maison depuis Google Street View, mais même ça, je n’y suis pas parvenue. Tout ce que j’en retire tient dans un panier en osier que j’ai rapporté l’année dernière : mes dessins d’enfant mouillés de mes larmes, mes journaux intimes que je n’ai pas ouverts depuis des années, des photos qui me tiennent à cœur. Depuis un an, j’apprivoise ce deuil qui n’en est pas un. J’apprends difficilement à faire face à la réalité : perdre d’année en année ce que j’aime, voir disparaître ce qui a existé et qui n’est plus, plus à moi, voir cette maison être à d’autres, déjà.

Passer ce relais qu’on ne possède qu’un temps

Pour les besoins de mon podcast, je lis des autobiographies. Dans celle de Line Renaud, Merci la vie ! (Robert Laffont, 2024), j’ai noté cette phrase : « Tout en ce monde n’est que vent et poussière. Cette propriété que j’ai rêvée et vue sortir de terre, demain, ne sera plus mienne. D’autres que moi l’habiteront ou la détruiront pour construire sous ce ciel que j’ai tant aimé les maisons qu’ils auront eux-mêmes rêvées. Joueront ici les enfants que je n’ai pas eus, auront lieu les fêtes auxquelles je ne serai plus invitée et s’écouleront paisiblement d’autres vies que la mienne. Ce n’est pas triste, c’est beau comme la vie qui, sans cesse, recommence. Arrachez les fleurs et d’autres fleuriront encore puis d’autres, et d’autres encore, indéfiniment, jusqu’à la fin des temps. »

En 1998, mes parents ont acheté à des retraités une maison sans âme où notre famille a vécu pendant presque 30 ans. En 2024, un jeune couple les a remplacés pour eux-mêmes y fonder leur foyer. Et j’essaie de me dire : « Ce n’est pas triste, c’est beau comme la vie qui, sans cesse, recommence. »

 

Photo de Une : Unsplash / Maximilian Bungart

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