Émotions

Je n’ai jamais aimé mon corps, ne me demandez pas de commencer

Ce corps, je le traîne depuis toujours. En paix, parfois. À contrecœur, souvent. On me répète que je devrais apprendre à mieux l’accepter, comme si c’était la prochaine étape logique de mon développement personnel. Mais moi, je ne veux pas me convaincre d’un amour que je n’ai jamais promis.

Par Mireille Ndoumbe
Femme riant sur un canapé
Publié le 03.03.2026 Mis à jour le 02.03.2026

Mireille Ndoumbe

Journaliste

Plonger dans son monde

Petite, j’étais toute fine. Le genre de silhouette qui attire un compliment discret ou une moue d’envie dans les repas de famille. On me disait que j’avais de la chance, que j’étais « bien faite ». Je ne faisais pourtant rien pour – ni sport, ni régime. Ce physique, je l’oubliais. Il ne me gênait pas, ne me pesait pas. Il suivait, silencieux. J’avais cette liberté rare : celle de ne pas y penser. 

Ce confort m’a bercée longtemps. Je ne regardais pas mon corps comme un objet à surveiller ou à contrôler. Il allait bien, point final. J’imaginais cette tranquillité comme un état immuable. Pourtant, sous cette apparente sérénité se cachait une réalité plus mouvante. Sans que je m’en rende compte, il se réinventait, presque en sourdine. Puis, un jour, la réalité a frappé : sans prévenir, tout a changé. Lentement, mais irrémédiablement.

Était-ce le choc thermique entre la moiteur familière du Cameroun, où j’ai vécu de ma naissance jusqu’à mes 18 ans, et le froid sec de l’hiver parisien qui s’infiltre jusqu’aux os ? Les hormones qui ont fait leur travail, comme c’est le cas à différents moments de la vie ?  La pilule contraceptive, que j’ai commencé à prendre à ce moment-là ? Allez savoir. Bref, un enchevêtrement flou et imperceptible qui a déréglé l’équilibre sans faire de bruit. Mes formes sont apparues sans prévenir. Mes bras se sont épaissis, mes cuisses se sont rapprochées. Les vêtements ont commencé à serrer aux mauvais endroits, sans que je sache exactement pourquoi. Rien d’extrême. Juste le cours banal des choses.

Un rapport silencieusement fracturé

Je ne reconnaissais pas mon corps. Je ne savais plus comment l’habiter. Marcher devenait une question de posture. M’asseoir, une négociation avec mon jean trop tendu. Lever les bras sans que le tissu remonte trop haut ? Un risque. Je me suis même parfois surprise à rentrer le ventre dans les vitrines, à tirer nerveusement sur le bas d’un tee-shirt dans les files d’attente, à refuser d’enlever mon manteau dans les appartements surchauffés par peur qu’on en voie trop. Ce n’étaient pas de grandes douleurs, pas même des complexes clairs. C’était diffus, insidieux, presque banal. Un inconfort constant. Comme un vêtement mal coupé dont on ne peut plus se débarrasser.

J’ai grandi, simplement. Et en grandissant, j’ai perdu cette invisibilité confortable. À la place, il y avait un corps plus présent, plus exigeant, plus difficile à faire taire aussi. Et dans ce bouleversement silencieux, on attendait quand même de moi que je l’aime inconditionnellement, que je le célèbre envers et contre tout. Comme si refuser de le faire, c’était se trahir soi-même. Je n’y suis jamais arrivée. Mais je ne suis pas en guerre non plus. Je vis avec lui. Il y a des jours où c’est tout ce que je peux offrir.

Peut-on aimer un corps qui souffre ?

On parle d’acceptation, de réconciliation, de paix intérieure. Mais comment fait-on quand ce corps-là est aussi une source de douleur ? Quand il résiste, grince, s’emballe ou lâche sans prévenir ? Là, les choses se compliquent.

Le mien, je le connais presque par cœur. Je sais quand il va flancher. Je ressens ses douleurs chroniques comme un orage familier qui menace à chaque instant. Ma scoliose qui tire dès le réveil, les règles qui me font hurler de douleur, les troubles digestifs qui décident si (et ce que) je peux manger ou non. Le stress qui noue l’estomac. Les migraines qui m’enferment. Les démangeaisons, les cicatrices, les boutons que je gratte sans fin. Et ce regard dur que je me lance parfois devant le miroir de la cabine d’essayage. Ce n’est pas que je le trouve laid, mais il m’épuise. Il m’en demande beaucoup. Il faut le ménager, l’apprivoiser, éviter ce qui le provoque ou l’agace. C’est une attention constante, un effort silencieux. Et parfois, je voudrais juste l’oublier. Ne pas avoir à y penser. Respirer sans douleur, m’habiller sans y réfléchir, bouger sans stratégie.

Je lui en veux, parfois, d’être si capricieux, de ne pas coopérer, de ne pas répondre à mes élans ou à ma volonté de bien faire. Il laisse mes efforts en suspens, comme s’ils n’avaient jamais vraiment compté. Pourtant, je ne le déteste pas. Il est là, il encaisse tant bien que mal. Il fait ce qu’il peut. Moi aussi.

Composer avec les variations

J’ai fait la paix avec une idée simple : mon corps ne sera jamais un chef-d’œuvre. C’est un abri, un outil, un espace parfois imprévisible dans lequel je vis. Et c’est déjà beaucoup. Mon rapport à lui est mouvant, instable. Il gonfle, se tend, me blesse. Il change selon la lumière, les hormones, la fatigue. 

Il m’oblige à m’adapter, à anticiper les jours « avec » et les jours « sans ». Je fais de mon mieux pour le maintenir en forme, pour ne pas le subir. Mais non, je ne vais pas faire semblant de le célébrer à chaque instant. J’aimerais juste pouvoir vivre sans que mon reflet soit un enjeu. Parfois j’aime mon corps, parfois non. Ça ne veut rien dire de plus. Et c’est ça, ma liberté.

 

Photo de Une : Unsplash / Yudha Aprilian

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