Faut-il demander aux enfants d’être sages ?
« Tiens-toi bien », « Reste poli »… Est-ce bien raisonnable d’exiger des enfants qu’ils soient dociles ? Et si cette injonction était en réalité l’ennemie de la pensée critique ?
Je n’ai jamais aimé les enfants trop sages. Ceux qui, du haut de leur petite tête bien coiffée, restent assis sur un canapé, un J’aime lire à la main, pendant que les adultes discutent tranquillement. J’ai toujours eu l’impression qu’ils ressemblaient davantage à des labradors qu’à des humains en devenir. Et je me disais que, tôt ou tard, cette docilité finirait par exploser : aujourd’hui enfant modèle, demain bourreau de chatons dans un fait divers sordide. Pendant longtemps, j’ai tenu une ligne claire : un enfant devait respecter les autres, dire « bonjour », « s’il vous plaît », « merci ». Mais s’il avait envie de se rouler dans la boue, de chanter à tue-tête ou de dire à un adulte qu’il racontait n’importe quoi, tant mieux. C’était, pour moi, le signe d’un enfant vivant, heureux, doté d’esprit critique. C’est comme ça que mon fils de quatre ans a grandi. Mais les choses ont changé cet été. Mon enfant libre-dans-sa-tête s’est transformé en une petite personne que j’aurais volontiers qualifiée de « mal élevée » si elle avait été celle de quelqu’un d’autre. Il exigeait, contredisait, frappait. Mon entourage ne s’est d’ailleurs pas privé de constater qu’il allait trop loin. Est-ce que ma théorie tenait toujours ? Non. Est-ce qu’il fallait tout faire pour qu’il devienne un enfant modèle ? Non plus.
Sois sage et tais-toi
Selon la philosophe Chiara Pastorini, autrice de Les vrais sages sont des rebelles (Nathan, 2021), cette exigence de « sagesse » est historiquement située : « Pendant longtemps, dans les sociétés prémodernes, l’enfant était vu comme un futur adulte qu’il fallait dresser et discipliner pour l’intégrer à l’ordre social, explique-t-elle. D’ailleurs, le mot “enfant” vient du latin infans, qui signifie “dépourvu de parole” ». L’idée même qu’un enfant puisse exprimer sa pensée est donc relativement récente. Dans les pays anglo-saxons, l’enfant est incité à se manifester, à poser des questions, sans craindre de se tromper ni de défier la hiérarchie. Dans le film Billy Elliot, l’enfant qui ose danser contre l’avis de tous incarne l’émancipation. Matilda, dans le film du même nom, est l’exemple même d’une petite fille « non conforme » qui finit par trouver dans les livres et l’imagination une force de résistance. Ces récits racontent une autre vision de l’enfance : non pas celle du petit être à modeler, mais d’un individu déjà plein de ressources et de pensées. En France, à l’inverse, on valorise le « sois sage », souvent synonyme de « reste immobile, tais-toi, ne dérange pas ». Or, comme le rappelle Tiffanie Drouglazet-Dufetel, psychologue, psychothérapeute et formatrice pour Enfance et Sciences, « un enfant a besoin d’explorer son environnement, de jouer, d’apprendre, de se tromper. Être vivant, c’est souvent être bruyant ». Certains, pourtant, continuent de fantasmer des modèles d’éducations autoritaires : « Oui, ils étaient plus sages dans les années 50, mais avec quel type de modalités éducatives ? » interroge Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation et directeur du laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDÉ-CNRS). « Sur le long terme, cela ne donne pas des gens bien insérés socialement et cela favorise les comportements agressifs. » Chiara Pastorini abonde : « Si l’injonction à être sage est trop fréquente, l’enfant va apprendre à plaire plutôt qu’à penser par lui-même. »
De bons petits soldats
Et ce n’est pas qu’une idée issue de la parentalité positive. Rousseau la défendait déjà dans Émile, en 1762 : l’éducation doit respecter la nature de l’enfant, pas la contraindre à se conformer à un modèle figé. Grégoire Borst, souligne que nous avons des attentes irréalistes : « Demander à un enfant de trois ans de rester immobile dans un train est tout simplement impossible. » Il rappelle la célèbre expérience du marshmallow : on propose à un enfant une guimauve qu’il peut manger tout de suite… ou attendre et en manger deux. La plupart d’entre eux tentent d’attendre, mais leurs capacités de régulation sont limitées dans le temps. Ce n’est pas de la mauvaise volonté : c’est une question de développement cérébral. Il note également une asymétrie : « Dans l’espace public, nous tolérons des adultes bruyants au téléphone dans un wagon, mais un enfant qui s’agite suscite aussitôt des regards réprobateurs. » Pour Chiara Pastorini, nous privilégions les attentes de la société aux besoins des enfants : « On les prépare à devenir des citoyens qui respectent les normes et s’intègrent dans le système. » Un enfant docile ne questionne pas, il rentre dans le moule. Et je dois bien avouer que parfois, c’est ce que je souhaite.
Suis-je vraiment une mère déraisonnable, abusive et conformiste d’exiger de mon enfant qu’il se comporte bien en société ? Melinda Wenner Moyer, journaliste au New York Times, s’est posé la même question. Est-ce qu’elle échoue en tant que parent si son enfant se montre parfois impoli, voire carrément rebelle ? Son idée, c’est que le mauvais comportement d’un enfant pourrait en fait être le signe qu’il se sent assez aimé et sécurisé pour s’opposer. À l’inverse, un enfant docile et obéissant serait en réalité effrayé par les adultes qui en ont la charge. Tiffanie Drouglazet-Dufetel confirme : « Un enfant très ou trop sage est souvent un enfant qui n’a pas le droit d’être lui-même et qui doit s’adapter à des contraintes d’adultes. Un enfant qui est entendu et respecté va percevoir sa parole comme “valable”. Si je lui apprends qu’il doit toujours se taire face à un adulte, qu’apprend-il sur la valeur de sa parole ? Et sur la sienne, en tant que personne ? » D’autant que cette injonction à être sage ne s’applique pas de la même manière à tous. Plusieurs études suggèrent que les parents d’enfants racisés adoptent une éducation plus autoritaire, non seulement par peur d’être jugés plus sévèrement en raison des stéréotypes raciaux, mais aussi pour protéger leurs enfants des discriminations, voire de la violence policière. D’autres recherches montrent que les enfants racisés sont soumis à des attentes comportementales plus strictes que les enfants blancs, notamment à l’école. La sagesse peut donc être une question de survie sociale. Ce qui est perçu, dans certaines familles, comme un luxe ou un choix éducatif, devient ailleurs une nécessité.
Demander le respect plutôt que la docilité
Est-ce donc bien raisonnable de demander à un enfant de rester à table jusqu’à ce que le dernier adulte ait avalé la dernière goutte de son café ? Non. Tiffanie Drouglazet-Dufetel estime qu’il est plus sage, en tant que parent, de demander à un enfant de respecter les autres tout en ayant en tête qu’il ne pourra pas le faire seul : « Il aura besoin d’un adulte pour lui apprendre comment manifester son désaccord de manière socialement adaptée : ne pas crier, ne pas insulter, parler calmement de ce que l’on ressent et chercher des solutions. » L’idée est donc de développer sa responsabilité plutôt que sa soumission. Ne pas éteindre la voix de l’enfant, mais lui apprendre à la moduler. « Un certain nombre d’études montrent que les retours négatifs faits à un enfant vont avoir sur le long terme des effets néfastes sur sa motivation à s’engager dans une situation d’apprentissage, ajoute Grégoire Borst. Il faut féliciter, sinon ils n’auront aucune motivation à réitérer ce qu’ils ont réussi à faire. » En bref, réguler ses comportements demande de l’entraînement… et un bon entraîneur. « Respecter les règles, les autres, et permettre à l’enfant de se développer en s’exprimant n’est pas incompatible, conclut Chiara Pastorini. C’est même ce qui lui permet de se décentrer, de prendre en compte d’autres points de vue. La sagesse, du latin sapientia, signifie “discernement”. Le sage n’est pas celui qui obéit aveuglément, mais celui qui sait réfléchir, peser, choisir. »
Au moment où j’écris ces lignes, je suis dans un café. À côté de moi déjeune une famille avec deux enfants, à peu près de l’âge du mien. Ils n’ont pas d’écran, pas d’épées en bois, juste un petit livre qu’ils parcourent sagement. Est-ce que ces enfants me font envie ? Évidemment. Mais ils suscitent aussi chez moi une émotion qui se rapproche un peu trop de l’ennui.
Photo de Une : Unsplash / Sébastien Lavalaye