Obsessions

Ce que notre aversion au bruit dit de nous

En France, la vie en collectivité induit souvent que le respect des autres passe par le silence. Comme si, pour la tranquillité de tous, c’était l’option la plus légitime. Mais qui a intérêt à ce que nous vivions sans faire de bruit ?

Par Louise Cipiere
Scène de marché dans une ville française
Publié le 21.12.2025 Mis à jour le 22.12.2025

Louise Cipiere

Journaliste

Plonger dans son monde

Un soir d’orage en juin, il fait une chaleur étouffante dans l’appartement que j’occupe avec mon compagnon. Le vent se lève, une bonne occasion d’ouvrir les fenêtres pour tenter de rafraîchir les lieux. Occupée à prendre une douche, je n’entends pas les portes restées ouvertes claquer sous l’effet du vent. Un instant plus tard, on sonne à la porte en hurlant : « Vous allez fermer vos portes, je ne peux pas lire tranquille ! Vous ne savez pas à qui vous avez affaire avec moi ! » Je viens de faire connaissance avec mon voisin du dessus. Depuis, cet homme en colère nous attend au tournant dès qu’il a l’occasion de nous reprocher de faire « du bruit », surtout lors de moments de convivialité, même peu bruyants et très occasionnels. Quelle place pour le vivre-ensemble quand un simple repas entre ami·e·s sur un balcon ou des éclats de rire dans un salon un samedi soir sont jugés comme des nuisances sonores ? Comment ne pas ressentir de l’injustice face à celui qui hurle dans un couloir, se targuant d’être le garant de la tranquillité de la copropriété alors qu’on veille soi-même à rester discrète au quotidien ?

En écho, je me souviens d’une personne rencontrée à un anniversaire qui se plaignait très sérieusement du trajet en TGV qu’elle venait de faire : « Trois heures de train avec des enfants espagnols à côté de moi, c’était l’enfer. » Sous-entendu évident : les enfants, ça fait du bruit, les Espagnol·e·s, ça parle fort, donc des enfants espagnols, faites l’addition. Difficile d’entendre cette phrase sans grincer des dents… À titre personnel, je me sens justement mieux quand il y a du son, que je ressens la convivialité d’une société, que toutes les générations s’expriment et montrent qu’elles vivent – et j’adore l’Espagne précisément pour ça. Que dire à mon voisin ? Devons-nous simplement acter des différences psycho-culturelles et accepter les frustrations de rencontres ratées entre différentes subjectivités ? Difficile de s’y résoudre.

Le bruit des autres

Au cours de mes précédents voyages, j’ai souvent recherché le bouillonnement culturel dans sa manifestation sonore, notamment à travers la musique et l’animation des rues. Pour moi c’était ça, la vie et la joie. Le grand écart en matière de décibels était même parfois très surprenant. Au Mexique, je me rappelle de rues entières où les commerçant·e·s se faisaient concurrence à coup de haut-parleurs, misant sur une musique toujours plus forte que la boutique d’à côté, donnant lieu à une escalade impossible. En Colombie, de dimanches après-midi ordinaires où des habitant·e·s installaient de grands baffles en pleine rue, diffusant la musique si fort qu’il était incompréhensible de les voir rester à côté sur leurs chaises. Certains lieux sont-ils condamnés à une surenchère de sons et d’autres à une surenchère de silence ?

Dans un environnement marqué par une faible diversité sonore, chaque nouveau bruit détonne, l’harmonie est déséquilibrée. Si dans mon immeuble, il était courant que de la musique s’envole des fenêtres et que de grands rassemblements aient lieu, mon voisin serait-il gêné par quelques bavardages sur mon balcon, noyés dans la masse ? Une amie originaire du Viêt Nam me racontait ses souvenirs d’Hô Chi Minh-Ville, métropole très sonore : « Tout le monde vit dehors dès l’aube et les générations cohabitent les unes avec les autres. Il n’y a pas de débat, ça ne viendrait jamais à l’idée de quelqu’un de se dire qu’il y a une nuisance parce qu’on parle sous une fenêtre. » Derrière la diversité sonore se trouve la diversité au sens large : celle des habitudes de vie, des cultures, des goûts, des générations, des rythmes des uns et des autres. La tolérance au son reste aussi, je le crois, un exercice de tolérance aux autres.

Il ne s’agit évidemment pas de faire l’apologie des atmosphères assourdissantes. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie le bruit de « deuxième cause de morbidité liée à l’environnement en Europe, derrière la pollution atmosphérique1 » en ciblant notamment les bruits liés aux axes de circulation et les défauts d’isolation de certains habitats. Mais ici, je pose la question du « bruit des autres », pour lequel la nuisance perçue semble souvent indépendante du niveau sonore mesurable. Comme si, que ce soit un immeuble ou un transport en commun, on ne tenait plus compte du fait que cet espace était pourtant bien prévu pour être partagé. Mais s’il est socialement accepté de s’offusquer d’entendre les autres, suis-je la seule à trouver ça mortifère ?

Du conformisme à la peur de déranger

Dans ce contexte, nous sommes plusieurs à maintenir un environnement silencieux non par plaisir du calme, mais par peur d’être celle ou celui qui pose problème. Un vieux complexe d’enfant sage ? Des habitudes ancrées dans nos modèles d’éducation ? Maï Sarlabous, psychologue en Seine-Saint-Denis (93), entend souvent dans son cabinet les parents des patients s’excuser du bruit de leurs enfants ou de la quantité de jouets qu’ils ont sortie : « Je dois parfois expliquer aux parents que leur enfant ne fait pas de bruit, qu’il s’exprime et qu’il est là pour ça. » Le système familial entretient la survalorisation du silence, le système scolaire aussi : « En inspection, beaucoup d’enseignant·e·s ont tendance à privilégier des activités calmes, car c’est moins risqué. Si c’est silencieux, il est plus facilement considéré que l’on sait bien “tenir” sa classe. Alors même que le son des élèves qui travaillent ensemble n’est en aucun cas négatif », regrette Coline Guillard, professeure des écoles à Cenon (33). L’espace public ne fait pas exception à ce contrôle social indirect. Dans mon entourage, des couples d’amis devenus parents récemment expérimentent d’ailleurs ce que provoquent les pleurs de leur bébé : « Il y a plusieurs types de regards. Ceux qui sont très bienveillants et les autres qui, sévères, te donnent l’impression de devoir faire taire ton enfant au plus vite»

L’écoute, valeur universelle

Au-delà de nos cultures et de nos subjectivités, il est essentiel de ne pas négliger nos différences physiologiques, car le rapport au bruit peut être symptomatique. Alors que les sons matérialisent la vie, « on observe souvent dans la dépression l’envie de faire taire tout bruit autour de soi, qui s’apparente au désir de ne plus ressentir, de ne plus vivre, et donc à une pulsion de mort, poursuit la psychologue Maï Sarlabous. Chez les personnes hyperactives, la peur du silence est à l’inverse très forte, avec une association du bruit au mouvement », précise-t-elle. En creusant ces questions, je réalise alors que j’ai vainement tenté de chercher une explication aux attitudes de mon voisin, voire que j’aurais préféré qu’il m’en fournisse une pour que j’accède enfin, derrière ses cris, à l’humanité qui est la sienne.

En matière de rapport au bruit, je crois qu’il ne peut y avoir de normes ou de règles satisfaisantes pour tous. Je retiens une seule certitude dans tout ça : l’écoute est une valeur unanimement plébiscitée, et approuvée par toutes les cultures, avec comme pendant la capacité au dialogue. Et si nous tâchions d’en faire notre repère commun ? Je suis convaincue qu’un vivre-ensemble de qualité passe par là et que la manière dont on s’adresse aux enfants conditionne les rapports sociaux de demain. Coline Guillard le conclut d’ailleurs très bien : « Certains pensent qu’il suffit de crier “taisez-vous” pour faire baisser le volume, alors qu’il faut plutôt apprendre aux enfants non pas à se taire, mais à moduler leur voix et à s’écouter les uns les autres. » Peut-être, alors, que trop de personnes ont dit à mon voisin de se taire.

 

Photo de Une : Unsplash / Rames Quinerie

Annotations

1.

https://www.eea.europa.eu/en/analysis/publications/environmental-noise-in-europe 

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