Émotions

Vivre en coloc avec des hommes m’a libérée du besoin de plaire

Mes interactions avec des hommes hétéros ont longtemps été régies par les lois de la séduction. Puis j’ai vécu avec des hommes bienveillants et respectueux. J’ai alors expérimenté une forme d’amitié sans attente, sans masque. Ce quotidien a changé mon rapport aux hommes. Et surtout, le regard que je porte sur moi-même.

Par Lauréna Valette
Deux hommes en train de rire
Publié le 31.10.2025 Mis à jour le 06.01.2026

Lauréna Valette

Journaliste

Plonger dans son monde

En primaire, le jour où j’ai dit au plus beau garçon de l’école que j’étais amoureuse de lui, il m’a répondu qu’il ne pourrait jamais m’aimer… parce que je n’étais pas assez belle. Au collège, le simple compliment d’un camarade de classe pouvait illuminer une journée pluvieuse. Au lycée, les filles les plus populaires étaient souvent celles qui avaient un petit copain et pouvaient lui tenir fièrement la main dans la cour. Durant toutes ces années, j’avais intégré l’idée qu'en tant que femme, je devais plaire aux hommes.

La première fois que j’ai dormi avec un homme, je me suis levée au petit matin pour être sûre d’être impeccable : un peu de blush sur les joues, brossage de dents, mascara, un coup de brosse. Je me suis recouchée, faisant semblant de me réveiller toute pimpante, oubliant que moi aussi, j'étais un être humain – qui bave en dormant. C’est ce que le cinéma et les séries m’avaient appris. Je ne faisais que reproduire un schéma.

En devenant adulte, ces réflexes sont restés. J’étais convaincue qu’il fallait être impeccable, sous tous les angles, tout le temps. Pendant six ans de couple, j’ai appris à relâcher un peu la pression : à me montrer sans maquillage, en vieux tee-shirt et décoiffée. À aimer cette version plus authentique de moi-même. Mais quand je suis redevenue célibataire, tout a recommencé.

Chaque nouvelle interaction avec un homme pouvait mener à une potentielle relation. Que ce soit un dîner entre amis ou un rendez-vous professionnel, la possibilité d'une rencontre romantique me poussait à me présenter sous mon meilleur jour. Lorsque je rencontrais quelqu’un susceptible de me plaire, un jeu de séduction se mettait en place. Sourire, rire à gorge déployée, quête de contact. C’était automatique. Il était hors de question de passer à côté de mon éventuel futur mari. Il n’y avait ni hasard, ni destin. Pour mériter l’amour, je devais être désirable.

De la performance à l’amitié

Et puis un jour, j’ai arrêté de vouloir plaire. Pas parce que j’ai changé d’avis, mais parce que j’ai changé de cadre. À 27 ans, je me suis expatriée au Canada et j’ai repensé mes relations avec les hommes. Je me suis mise en colocation avec deux d’entre eux, qui sont devenus des amis, des proches, sans aucune ambiguïté. Et j’ai fait tomber le masque.

J’avais déjà eu des amis masculins par le passé, bien sûr, mais jamais nous n’avions partagé un quotidien. Pour la première fois, on construisait une routine commune : des repas improvisés, des soirées séries, des journées ordinaires. Petit à petit, j’ai appris à être moi-même devant eux : naturelle, décoiffée, silencieuse parfois, vulnérable aussi – et à être aimée comme ça.

Si mon colocataire m’apprécie au réveil quand je suis grognon avant mon café, en tee-shirt trop grand et les cheveux en bataille, et non pas sous ce que je considère être mon plus beau jour, alors peut-être que moi aussi, je peux faire la paix avec cette partie-là de moi-même, et m’apprécier sans artifices. Je peux m’aimer comme ça. Et peut-être qu’un autre homme, un jour, m’aimera sans que j’aie à faire des efforts pour paraître parfaite.

Percevoir les hommes autrement

Je n’avais jamais vraiment observé les hommes sans le filtre du flirt. En vivant avec eux, je les ai vus tels qu’ils sont, avec leurs failles, leurs manies, leurs habitudes. Joséphine, mon ancienne colocataire, a 26 ans. Elle a commencé à vivre en colocation dès le début de ses études, d’abord à Lille, puis à Montréal, où nous avons partagé un appartement pendant un an. Peu importe les villes ou les lieux : dans ces cohabitations qui débutaient souvent avec des inconnus, elle a fini par se construire un cercle solide, « des meilleurs amis », comme elle me le dit. Elle a toujours été plutôt détendue avec son apparence, peu importe le genre des personnes avec qui elle vivait. Mais elle me confie dans une note vocale que la vie quotidienne dans un appartement mixte lui a permis de redéfinir sa façon d’interagir avec les hommes. « Ils étaient tout aussi sensibles que moi. Ils se montraient, s’ouvraient, parlaient avec honnêteté. J’ai découvert qu’ils étaient eux aussi vulnérables. » Elle qui n’a que des sœurs m’a affirmé : « J’avais l’impression qu’ils étaient mes frères. La colocation crée un type de relation que je n’avais jamais connu avant. » Bien sûr, toutes les colocations ne se valent pas. Lorsqu’elles reposent sur la bienveillance et le respect, une colocation mixte et saine peut faire naître une forme de fraternité que certaines n’ont jamais expérimentée.

C’est lors d’un échange Erasmus en Europe que ma cousine Orianne, qui a aujourd’hui 33 ans, a vécu pour la première fois en colocation. Elle s’est retrouvée dans une grande maison mixte, partagée avec une dizaine de personnes. Depuis, que ce soit durant ses études ou au début de sa vie professionnelle – aux États-Unis comme au Mexique –, elle a souvent expérimenté cela. Elle me révèle que c'était un terrain de jeu pour être entièrement soi. « Ça m’a libérée sur le fait d’être 100 % moi-même, y compris dans mes côtés un peu bizarres, que je n’aurais jamais montrés. J’ai réalisé que les attentes que j’avais envers moi – le blush, les fringues, ne pas avoir de cellulite, l’image impeccable – venaient surtout de moi, et de ce qu’on projette sur les femmes. » Elle ajoute : « Ce que les garçons de la coloc aimaient, c’était justement ce que je ne contrôlais pas : la fraîcheur au réveil, ma spontanéité, les aspects un peu décalés de ma personnalité. »

Un nouveau regard sur soi… et sur eux

En vivant avec des hommes bienveillants (et encore une fois, ce n’est pas toujours le cas), on peut aussi déconstruire une image globale souvent chargée de méfiance ou de défiance. Pour Orianne, la colocation a ouvert la porte d’un autre monde : « J’ai eu des conversations auxquelles je n’avais jamais eu accès. Ça m’a aidée à comprendre comment les hommes fonctionnent, à avoir une nouvelle grille de lecture. Aujourd’hui, je me sens plus à l’aise avec eux, plus confiante. »

Charline, que j’ai rencontrée à Montréal, a 30 ans et vit en colocation depuis six mois. Elle m’explique qu’à l’origine, elle préférait largement vivre avec des femmes. Mais après une expérience d’un an avec deux colocataires féminines, elle a eu envie d’autre chose : « C’est le feeling qui compte, finalement. » Depuis qu’elle partage un appartement avec des hommes, elle dit avoir remis en question certains a priori : « Je me rends compte que les hommes partageant les mêmes valeurs que les femmes existent. Ceux qui écoutent, qui participent, qui ne s’inscrivent pas dans le cadre patriarcal. » Sara, 28 ans, a vécu plus de trois ans à Bordeaux dans une grande maison en colocation mixte. Au départ, personne ne se connaissait. Elle raconte que cette expérience a eu un vrai impact sur elle : « Depuis cette colocation, je suis plus sociable. Avec les hommes, comme avec les autres. »

Ce cadre offre un nouvel espace à appréhender. Je ne suis plus dans la quête de la perfection, mais dans un rapport d’égal à égal. Peut-être que tout vient de là – je n’avais jamais réellement été regardée comme une sœur, une alliée, et non comme un objet de désirabilité, par la gent masculine. À travers ces relations, je tisse des liens inédits. Nous vivons sous le même toit, partageons des règles, des tâches, des projets simples comme organiser une soirée ou nettoyer la cuisine. Cette cohabitation crée un partenariat du quotidien, sans hiérarchie implicite, sans attente silencieuse.

Repenser ses amitiés, ses rencontres et son reflet dans le miroir

Tout ça déborde sur le reste. Depuis, mes rencontres s’en sont trouvées modifiées. Il n’était plus question d’exceller dans l’art du dating, mais plutôt de me comporter comme je le ferais à la maison, sans stratégie. Mes comportements sont plus sains, plus naturels. Je ne surjoue plus, je ne me diminue plus. Je suis juste moi.

Désormais, je suis moins anxieuse avant mes rendez-vous. Et au lieu d’imaginer le pire scénario pour me calmer, j’essaie plutôt d’envisager cette rencontre comme ce qu’elle est : une simple rencontre, et non une potentielle histoire d’amour. Je ne porte plus de vêtements inconfortables censés me mettre en valeur, je privilégie ceux dans lesquels je me sens moi-même. Je ne surjoue plus, et je ne scanne plus la pièce lorsque j’arrive à une soirée, à la recherche d’un homme hétérosexuel avec qui relationner. Je me présente comme une amie, naturelle, plutôt sensible, mais aussi drôle. J’ose dire ce que je pense, jouer de mon autodérision légendaire en faisant taire cette petite voix qui, auparavant, me rappelait d’être la plus présentable possible.

J’aurais aimé qu’on me dise ça, lorsque adolescente, j’étais mal à l’aise avec les garçons. J’aurais aimé qu’on m’apprenne à les regarder comme des amis, et non comme des hommes à séduire. Si la vie en colocation m’a permis de repenser ces liens, ce n’est pas l’unique manière de modifier l’importance que l’on souhaite avoir dans leur regard. On peut aussi penser nos relations avec des hommes hétérosexuels comme avec nos amies : les recevoir chez soi comme on les reçoit elles, non maquillée, en jogging, les jours où tout va bien comme dans les situations difficiles. Faire du sport avec eux, décider de courir ensemble peut aider à se montrer naturelle, mais aussi partir en week-end ou en vacances… Créer un cadre, même ponctuel, dans lequel on peut être pleinement soi, face à ceux à qui on a longtemps cru devoir attirer le regard.

 

Photo de Une : Unsplash / Eduardo Ramos

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