Questions

Quelle place pour les enfants dans les manifestations ?

Ces derniers mois, des manifestations « bon enfant », qui ont vu grands et petits descendre dans la rue, ont relancé le débat sur la question de la présence de ces derniers dans les cortèges. Apprentissage citoyen ou mise en danger inutile, sur quel pied manifester en tant que parent ?

Par Déborah Malet
Publié le 07.04.2026 Mis à jour le 30.03.2026

Déborah Malet

Journaliste

Plonger dans son monde
Temps de lecture : 4 min

Le 15 novembre 2025, une quarantaine de manifestants organisaient un maxifoot dans la rue commerçante de Saint-Ferréol, à Marseille, pour fêter les sept ans du mouvement des Gilets jaunes, invitant les passants, adultes comme enfants, à tirer au but. Près d’un mois auparavant, le 10 septembre, alors que le mouvement populaire Bloquons Tout déferlait sur la France, à Aurillac, 250 manifestants, parmi lesquels des enfants, s’amusaient à lancer des pavés en mousse sur la vitrine d’une banque. Cette « action symbolique » a fortement fait réagir les politiques, le maire PS d’Aurillac, qui a dénoncé une action « anti-pédagogique ». Marine Le Pen, elle, a fait monter la sauce sur X : « On savait déjà que pour l’extrême gauche, vouloir éduquer correctement ses enfants, leur apprendre le respect et le civisme était suspect. Nous en sommes désormais à l’étape supérieure : l’embrigadement assumé de jeunes enfants pour leur enseigner la culture de la violence et de la destruction. » (sic) Au cœur des tensions, une question demeure : quelle place donner à nos enfants dans l’espace public lorsque celui-ci devient politique ?

Un droit fondamental

« Depuis le volet des Gilets jaunes, où les répressions policières se sont intensifiées, je suis moins serein et il est clair que je n’y amènerai pas mon gosse », affirme Vincent, quadragénaire parisien et père d’un enfant en bas âge. Pourtant, il a battu le pavé avec ses parents et ses ami·e·s à l’occasion des mouvements anti-CPE de 1995, de la mobilisation anti-FN en 2002, ou encore de la marche républicaine du 10 et 11 janvier 2015, après les attentats terroristes en Île-de-France. Aujourd’hui, il est conscient de ne pas prolonger cette tradition familiale, pour des raisons de sécurité : « On risque à tout moment de se faire gazer ou même piétiner dans un mouvement de foule », ajoute-t-il. Des craintes justifiées – surtout depuis la publication en 2019 par Amnesty International de son bilan post-Gilets jaunes – qui poussent les parents inquiets à écarter leurs enfants des manifs. Pourtant, faut-il le rappeler, la liberté de manifester s’applique à tous (adultes, enfants, mineur·e·s) : c’est un droit fondamental au nom de la liberté d’expression consacrée par la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 et la Convention européenne des droits de l’homme (1953). Dans un rapport publié en 2023, l’Unicef allait même jusqu’à affirmer que « la liberté de réunion pacifique des enfants est importante pour leur développement personnel, leur participation aux affaires politiques et publiques, et pour catalyser des changements au niveau local, national et mondial ». Quand on sait ça, le dilemme est d’autant plus grand.

Joie militante

« La loi ne prévoit pas de restrictions particulières pour les mineurs. Les enfants peuvent accompagner leurs parents », confirme Eva Barouk, avocate en droit pénal, droit de la famille et droit des mineurs basée à Bordeaux. « Les seuls devoirs légaux concernent la sécurité : le droit pénal, lui, ne sanctionne pas les parents pour le simple fait d’emmener leur(s) enfant(s), sauf en cas de mise en danger délibérée. » Face à cette tension entre apprentissage citoyen et impératif de sécurité, des initiatives émergent, comme celle de La Bulle, à Rennes. Fondé en 2019, ce collectif de bénévoles propose un système de garde d’enfants les jours de manifs : « Nous souhaitons permettre aux parents de manifester sereinement », nous expliquent Candice et Antoine, membres depuis 2022. « Que ce soit pour des raisons sécuritaires ou tout simplement parce qu’ils n’ont pas envie d’imposer leurs questionnements à leurs jeunes enfants, qui ne sont pas encore capables d’exprimer leurs propres opinions. Ça facilite l’engagement des parents et ça participe d’une certaine joie militante. » Des initiatives similaires ont vu le jour à Paris, Nantes et Marseille. D’autres choisissent carrément d’intégrer les enfants à la mobilisation, en leur proposant des ateliers pour fabriquer leurs propres pancartes et slogans.

Je marche seul·e ?

S’il y a bien « un grand moment défouloir où l’on a le droit de crier, de taper des mains et des pieds, c’est en manifestation », estime Clémentine Gallot, co-autrice de la newsletter Quoi de mum ? Pour la journaliste, qui a pour projet l’écriture d’un livre pour enfants intitulé Ma Première Manif, « on ne peut pas enseigner la citoyenneté sans la vivre. Quand ma belle-fille de huit ans m’a dit qu’elle n’irait jamais manifester parce qu’elle a peur de la police, j’ai compris l’enjeu. Manifester, c’est comprendre qu’on a une voix, même petite. » Selon elle, cela ne doit pas être une opportunité fallacieuse d’endoctrinement mais un moment d’éveil et de pédagogie : « La frontière entre éducation civique, liberté d’opinion et manipulation reste fragile, nuance-t-elle. Je pense notamment aux jeunes adultes LGBTQI+ qui témoignent aujourd’hui du malaise ressenti face à leur participation à la Manif pour tous, à un âge où on ne leur a pas laissé le choix… » Ce cas d’instrumentalisation des enfants sort des compétences de la loi, « qui ne prévoit pas de mesures si l’enfant regrette d’y avoir été amené a fortiori », rappelle Maître Barouk. 

Toujours est-il qu’il y a des champs de bataille plus kids friendly que d’autres. Clémentine Gallot se rappelle avoir participé avec son enfant en poussette à la Baby Pride de Bruxelles, organisée par le collectif Politique du Lange, qui défend le droit à la ville pour les enfants. « C’est plus facile de les impliquer lorsque les causes défendues les touchent directement », ajoute-t-elle. Pas faux : lorsqu’on se mobilise sur des sujets comme la domination des adultes, les droits des enfants, les fermetures de classes et de maternités, les ouvertures de crèches, on se rend compte que les véhémences sont plus contenues et le déploiement sécuritaire moins intimidant. Pour Candice et Antoine de La Bulle, nul doute que « les manifestations doivent être des espaces d’apprentissage collectif et non des zones de danger. Néanmoins, la manifestation est aussi l’occasion de faire respecter son droit au répit parental. Cela permet de marcher à son rythme sans être interrompu·e ni sursollicité·e par son ou ses enfant(s). » Finalement, la meilleure façon de marcher, c’est encore la vôtre. 

 

Photo de Une : Unsplash / Stephanie Valencia

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