Avoir du temps libre, ultime forme de résistance
Si le monde est au galop, se plaire à lever la tête un instant pour admirer la vue, n’est-ce pas là finalement, le summum du luxe ; mieux, le but ultime de nos existences ?
L’art de regarder le paysage
Chez le philosophe Aristote, la vie contemplative détrône la vie active. Une fin en soi qui balaie tout objectif pratique et matériel. Elle ne dépend de rien, se suffit à elle-même. Contempler plutôt qu’agir, c’est alors ralentir, rassembler ses pensées dans un grand panier, laisser la créativité monter sur une estrade. Dans son étui, elle renferme quelque chose que la productivité est incapable de mesurer : la valeur. S’installer face à la mer a pour moi plus de prix que d’arriver à séquestrer quatre appels professionnels en une heure de temps. Il y a, dans ce quelque chose d’insaisissable, une qualité qui n’a pas de nom. Comme si l’on s’approchait d’une ataraxie sans en faire usage. Et si c’était ça, le bonheur ?
L’oisiveté, vertu numéro une
La contemplation tire son origine du latin contemplatio, lui-même dérivé de contemplor (« être avec une portion du ciel »). Elle fait référence à deux choses à la fois. D’abord, « l’action de contempler quelqu’un, quelque chose, de les regarder avec attention et longuement » – l’observation, peu ou prou. Ensuite, « un état de l’esprit qui s’applique profondément à un objet intellectuel, état de l’âme qui se donne tout entière » – la méditation en somme. La contemplation serait alors autant l’oisiveté et le recueillement que l’extase et la rêverie. Le « reste là et ne fais rien » remplacerait le « ne reste pas là, fais quelque chose ».
Si je devais trouver la parfaite illustration de la contemplation, j’emprunterais volontiers les mots d’Emily Brontë. Dans Les Hauts de Hurlevent, elle écrit, « il disait que la manière la plus agréable de passer une journée de juillet était de rester couché depuis le matin jusqu’au soir sur un talus de bruyère au milieu de la lande, à écouter comme dans un rêve le bourdonnement des abeilles sur les fleurs, le chant des alouettes qui planent bien haut au-dessus de votre tête, à regarder le ciel bleu sans nuages et le soleil brillant d’un éclat implacable. Telle était sa plus parfaite idée du bonheur céleste. [...] Il aimait à voir tout reposer dans une extase de paix. »
Performant où simplement occupé ?
À l’approche des vacances, d’un week-end prolongé ou d’un départ anticipé, les agendas donnent congé aux réunions et aux grands projets à mener pour leur préférer une poignée d’itinéraires à suivre, de destinations à découvrir, de temps libre à bien remplir. On porte en bandoulière, en pendentif, en couronne un tout nouveau type d’occupation : l’art de choisir comment occuper son temps. Une activité furieusement étrangère que l’on s’empresse d’apprivoiser en faisant déborder nos agendas. Pour en finir avec une apnée qui s’étire depuis des mois, il faut « faire », même en vacances. Beaucoup de photos. Un flot d’aventures pour remplir nos récits. Rassasier nos journées, les faire déborder pour avoir la modeste sensation d’avoir profité pleinement de ce temps si rare de liberté. Attendez. Quoi ?
Le but ultime à atteindre
Alors évidemment, dans une société capitaliste comme la nôtre, inutile de dire que faire de la contemplation une activité à part entière relève d’une forme de résistance. Avoir le temps, les ressources financières, la disponibilité émotionnelle, le rythme social adéquat, l’assurance assumée de rompre avec un monde fossile et vertical est une forme d’exception, de luxe dépouillé, nu. Si je dois joindre les deux bouts, garder en vie la tribu qui occupe ma maison ou encore maintenir mon entreprise le nez hors de l’eau, la contemplation est probablement l’une des dernières activités à laquelle je pense. Quelle absurdité ce serait de la laisser emprunter le chemin de mes journées, n’est-ce pas ? La contemplation serait alors un luxe rare à atteindre, hors de portée parfois, réservé.
Suis-je naïve de penser qu’il serait nécessaire malgré tout, de le faire, ce tour de manège ? Qu’il serait bienvenu de faire une place à notre table à la redécouverte du « maintenant » ? Alors, à celles et ceux qui décident de laisser (parfois ?) (souvent ?) leur agenda au fond du sac, ignorez donc les sourcils qui se froissent, les lunettes qui se haussent, les questionnements qui laissent entendre que vous allez passer à côté de quelque chose de grandiose. Asseyez-vous plutôt. Là, à l’ombre d’un arbre. Redevenez cet enfant qui s’immobilise pour admirer un papillon. Trouvez votre caillou, votre talus de bruyère, votre ciel bleu sans nuages ou ce quelque chose qui vous gonfle de réconfort. Et puis, enfin, profitez du paysage.
Photo de Une : Unsplash / Catherine Kay Greenup