Lettre ouverte : non, je ne suis pas libre lorsque je suis seule chez moi
Si ce qui va suivre ressemble légèrement à un coup de gueule, ce n’en est pas un. J’ai simplement envie de pouvoir passer du temps chez moi sans qu’on me pense libre et disponible.
Jeudi 26 juin, 16h15. Nouveau message : « T’as quelque chose de prévu ce soir ? Ça te dit un verre après le travail ? » Avant de répondre, j’hésite. J’ai bien quelque chose de prévu. Mais ce quelque chose en question n’est, je le sais, pas considéré comme un vrai quelque chose. Car ce que j’ai prévu ce soir, après le travail, c’est de rentrer chez moi, de promener mon chien, de faire 20 minutes de Pilates, de dîner devant un épisode de Severance, de prendre une douche et d’aller me mettre au lit avec un livre (The Lamb, de Lucy Rose). Un programme bien chargé, mais qui, parce qu’il se déroulera en solo et à domicile, ne sera pas perçu comme un programme en soi.
Une question, trois options
Je cite ici l’exemple du 26 juin dernier, mais j’aurais aussi pu parler du 13 mai, du 21 avril, du 6 mars ou du 18 février. Parce que je vis seule, nombreuses sont les personnes de mon entourage à considérer que j’ai par conséquent beaucoup moins de choses de prévus (mon agenda m’appartenant exclusivement) et que c’est à moi de m’adapter à leur planning. Vous l’aurez sûrement compris : la question « t’as quelque chose de prévu ce soir ? » m’est donc bien souvent posée. Et lorsque j’ai prévu de passer la soirée seule chez moi (le rêve), je ne sais jamais quoi répondre. Sur le moment, plusieurs cas de figure s’offrent pourtant à moi :
- Mentir et dire que j’ai déjà prévu de voir quelqu’un.
- Mentir et dire que je préfère rester au calme pour *une raison plus ou moins obscure*.
- Dire la vérité et expliquer que ce que j’ai prévu c’est de rester chez moi, juste parce que j’en ai envie.
Il va sans dire que les cas de figure énoncés ci-dessus n’engendrent pas tout à fait les mêmes réactions. Cas de figure numéro 1 (ne faites pas l’erreur de citer le nom de la personne que vous allez voir) : « Zut, voyons-nous une autre fois dans ce cas, profite bien de ta soirée ! » Cas de figure numéro 2 (évitez à tout prix les problèmes de santé, les vôtres comme ceux de votre animal de compagnie) : « Ah mince, j’espère que tout va bien ? » Cas de figure numéro 3 : « Ah, ok. J’ai fait quelque chose de mal ? ». Dans les deux premiers cas, le mensonge est innocent — s’il n’y a pas de suite. Car il peut vite se transformer en gros mensonge, à grand renfort de « c’était bien ta soirée hier ? » ou « t’as réussi à régler ton problème ? ». En bref, ce n’est pas toujours la bonne option.
Concentrons-nous maintenant sur le cas de figure numéro 3. Pourquoi est-ce que je suis susceptible de recevoir ce genre de réponse ? D’abord parce que les normes sociales sous-entendent que rester chez soi est perçu comme un temps disponible — techniquement, ça l’est, puisque je ne note jamais ces soirées dans mon agenda. Dans un monde où l’on pronne le bien-être, le fait de se recentrer sur soi et ses désirs, on pourrait penser que ce genre de choix serait accueilli avec la plus grande des bienveillances. Car oui, mon temps m’appartient, quelle que soit la façon dont je décide de le faire passer. Il y a ensuite la peur de décevoir. Et au risque de décevoir (oui, oui) ma psy, j’ai toujours peur d’être traitée d’associale. Non, je n’ose souvent pas dire : « j’ai prévu de passer la soirée chez moi. » On peut aussi voir ce temps comme un moment peu ou pas du tout productif. Ce que je fais chez moi n’est pas visible par la société, qui aime valoriser celleux aux agendas bien remplis. Dire que j’ai du rangement à faire, des lessives à lancer ou l’aspirateur à passer serait certainement mieux accueilli. Mais ce serait, là encore, un énorme mensonge. Dans tous les cas, il y a un désalignement assez marqué entre ma définition d’avoir quelque chose de prévu, et celle qu’en font les autres.
La vérité, meilleure arme de tri
Un jour, j’en ai eu marre. Une amie de longue date me propose d’aller au vernissage d’une exposition. L’endroit est à seulement 10 minutes en vélo de chez moi, il fait beau, pas trop chaud et je viens de rentrer du travail. J’ai envie de la voir, oui, mais j’ai surtout envie de rester chez moi. C’est le moment. Je me lance (non sans avoir demandé conseil à ChatGPT) : « Le dernier épisode de ma série est sorti dans la nuit, j’ai prévu de passer la soirée à la maison. » Pas de « désolée » ni de mensonge. En attendant la réponse, je fais les cent pas dans mon appartement. Mon chien est aussi stressé que moi. Aurais-je droit, comme anticipé, au message déçu et passif-agressif ? Roulement de tambour… « Génial, tu as bien raison ! On se voit la semaine prochaine à l’anniversaire de *une amie en commun* ? » Bingo. La preuve que ça peut aussi bien se passer. Mais pas avec n’importe qui. C’est là que le tri entre en compte : une amitié solide ne voit pas ce refus comme un rejet. Une amitié solide voit ce refus comme un cadeau, que vous vous faites. Certaines personnes ne comprennent pas ? Ça arrive, mais ça ne détend pas de vous.
La prochaine fois qu’on vous demande si vous avez quelque chose de prévu, et que vous avez prévu de rester tranquillement chez vous : essayez de dire la vérité, vous verrez ça fait un bien fou.
Photo de Une : Unsplash / Europeana