Émotions

Je n’ai jamais appris à être doux avec les autres hommes

J’ai 39 ans, des potes femmes et zéro mec à qui dire « je t’aime ». C’est grave, Docteur ? Et surtout, comment faire mieux ?

Par Mathias Riquier
Trois hommes sautant d
Publié le 31.10.2025 Mis à jour le 06.01.2026

Mathias Riquier

Journaliste

Plonger dans son monde
Temps de lecture : 5 min

Je jette un œil à mon WhatsApp et il faut que je scrolle pour tomber sur une conversation avec un homme. Dans mon agenda, le fil « Café avec Hortense » atomise le « Verre avec Alex ». Au sport, en soirée, en afterwork, si quelques hommes se baladent dans ma vie quotidienne, ils sont toujours dans la marge. Attention, j’ai des amis masculins : ceux que je connais depuis 20 ans – la plupart ont fondé une famille et sont éparpillés au cœur de ma chère Bretagne. Mon affection pour eux est éternelle, mais ils sont comme moi : des échalas un peu gauches socialement, sensibles, à l’imaginaire foisonnant. Tout ce qu’on aurait résumé par l’atroce terme de « geek » il y a 15 ans. Des gens avec qui il est parfois trop facile de dire, pour éviter d’ouvrir la boîte de Pandore : « Au fait, t’as fini Elden Ring ? Quel enfer le boss de fin, non ? »

Ce constat, il me tracasse depuis des années : pourquoi mettre mes congénères masculins à distance au profit d’amitiés féminines ? Est-ce seulement un choix ? Et pourquoi je me sens quasi incapable de nouer une relation profonde avec un homme aujourd’hui ? De quoi faire transpirer ma psy (une femme) et soulever des problématiques profondes sur mon rapport aux deux genres dominants.

Les hommes, perdus de vue

« Oui, mais les mecs et leurs émotions, c’est compliqué », me dit-on à l’exposé de mes questionnements. À première vue, rien à redire : le mutisme ou la colère restent les deux couleurs de la palette d’expression masculine, période « qu’est-ce que tu veux que j’aille faire en thérapie ». OK, mais comment expliquer les gestes de tendresse que les hommes peuvent avoir entre eux, dans les rues des grandes métropoles indiennes où ils se tiennent la main, dans les vallées pachtounes où ils se caressent les cheveux, au Japon, où les jeunes hommes assument une affection qui confine à une sorte d’amour romantique – ces trois exemples provenant d’ailleurs de sociétés profondément conservatrices sur les questions de genre ? Plus proches de nous, les lettres entre soldats, écrivains ou politiciens du XIXe siècle étaient encore pétries d’une véritable intimité émotionnelle, au cœur d’une période sociale extrêmement misogyne et dénuée d’empathie. Ensuite, ajoutez un peu de Freud, l’explosion du capitalisme industriel et la banalisation d’une homophobie décomplexée. Le début du XXe siècle est celui qui a planté le dernier clou du cercueil de la connexion masculine saine et décomplexée – on parle d’un cadre hétéronormé, les forces à l’œuvre ici ne disant pas autre chose que : « L’intimité entre hommes, ça fait pédé et c’est mal. »

Je cogite à tout ça en me faisant aspirer le cerveau par Instagram lorsque je tombe sur un Reel qui appuie sur le bouton « oh mon Dieu c’est trop moi. » L’auteur s’appelle Gabriel Rippe, il a 27 ans et sa vidéo (qui cumule un demi-million de vues) me dit : « Je m’entends naturellement mieux avec les femmes qu’avec les hommes. Moins d’ego, plus de douceur et plus d’écoute. » On se parle, on se comprend, on s’appelle.

Ses amis masculins, Gabriel les a laissés partir : « Ce besoin d’écoute, d’échanges réels et d’empathie, ça ne passait pas avec eux. Parfois, je leur rapportais des petites attentions quand je revenais de voyage, mais ils avaient l’air de s’en foutre et de passer à côté de l’intention. Aujourd’hui, soit je traîne avec mon groupe de copines, soit je passe du temps solo. » J’avoue : moi aussi, la plupart du temps, les hommes m’emmerdent, quand ils ne me déçoivent pas. Reste à comprendre les enjeux : sommes-nous si spéciaux pour ne pas être capables de s’arranger avec le tout-venant masculin ? « En essayant de comprendre pourquoi mes anciens potes mecs étaient comme ça, raconte Gabriel, c’était clair que leurs modèles dominants sont les grands frères, qui ont pris pour modèle leur père, et on peut remonter loin comme ça. » Aurélia Blanc est autrice1, journaliste et conférencière et m’indique que, si les pères semblent donner plus d’amour à leurs enfants qu’à l’époque de nos grands-parents, le basculement vers l’ère « scolaire » marque parfois un retour en arrière : « Il existe une vraie pression des pairs et un besoin de l’enfant de se conformer à des dynamiques de groupe, souvent genrées. » Échapper aux « trucs de mecs » quand on est un petit garçon ? Le sociologue Kevin Diter, qui a passé plus de 1 000 heures en milieu scolaire et périscolaire pour démêler ce sac de nœuds multifactoriel, y décèle deux enseignements majeurs : cette difficulté à être tendre entre hommes prend racine dans des codes émotionnels genrés très précoces… avec une incidence notable de la classe sociale du foyer. Gabriel, enfant de la middle class, a été éduqué « par un père assez peu présent : je me suis davantage construit en traînant au skatepark avec des figures masculines plus ouvertes d’esprit, plus alternatives. » Posture des tuteurs masculins, sociologie de la cour de récré, rencontres fortuites et pas de côté : ça ressemble de plus en plus à un bingo.

Je parle, elles écoutent ?

De facto, qu’a-t-on réellement choisi là-dedans ? Cette aridité émotionnelle construite des hommes, qui ressemble parfois à ce trouble psy que les psychiatres John Case Nemiah et Peter Sifneos nomment « alexithymie » (difficulté à comprendre et à se connecter à ses émotions), pourrait tout aussi bien être un prétexte. Deux copines me regardent, atterrées, quand je leur plaque ma théorie sur la table entre deux verres de blanc. « Au fond, ça t’arrange bien, non ? Ne pas bosser tes amitiés entre mecs, ça te permet de justifier de traîner avec des meufs et de nous laisser gérer tes états d’âme. » Aurélia Blanc confirme : « De fait, même dans des relations hétérosexuelles plus matures, ce sont souvent les copines, les sœurs, les mères qui assurent la gestion des relations amicales, qui pensent aux anniversaires, qui se montrent présentes quand ça ne va pas… » En parallèle, les femmes restent les principales consommatrices de psychothérapie : en 2022, seuls 22 % des patients2 étaient des hommes. Pauline Harmange, dans son essai Moi, les hommes, je les déteste (Seuil, 2020), résume parfaitement le sujet : « C’est ce que les femmes sont obligées de faire, vu qu’elles sont les seules dans une relation hétérosexuelle à avoir appris à le faire. Les mecs pourraient s’y mettre aussi, mais c’est comme apprendre une langue étrangère : beaucoup moins facile une fois adulte et si, en face, quelqu’une fait tous les efforts pour parler la langue de l’autre, pourquoi s’emmerder ? » Touché… Et bon nombre d’autrices, Mona Chollet et Lucile Quillet en tête, abondent en ce sens.

Alors oui, beaucoup de ces analyses parlent du couple. Ce que je retiens, moi, c’est surtout le terme « hétéronormé ». Serais-je en train de me prendre pour une victime de la reproduction sociale alors que c’est moi qui ne fais que la moitié du job ? « Hommes débiles, parler émotions avec femmes, regardez-moi je suis tellement moderne » ? Gabriel espère dépasser cela, et je me dis que la jeunesse sait ce qu’elle fait. « Je peux me tromper, mais je pense sincèrement que s’il y a une réelle réciprocité dans l’empathie, alors on peut trouver un équilibre. Je sais que mes amies apprécient vraiment que j’apporte un autre point de vue et que l’écoute que je leur donne, qui n’est pas celle d’une autre femme, les fait avancer sur certains sujets. » Aurélia Blanc ajoute d’ailleurs que « ce rapport à la tendresse n’implique pas que soi et son rapport au monde. C’est un vrai défi de faire progresser ses connexions émotionnelles. Si la prise de conscience n’est pas collective, on peut avoir peur de la dévaluation, se sentir moqué, mal compris, rejeté… »

La vérité dans tout ça, c’est que cette réalité me manque sans même que je l’aie connue. Je sais qu’il existe, quelque part autour de moi, de la tendresse masculine, et je ressens cette pudeur comme un boulet dont j’essaie de chercher la clé. Car si, à aucun moment, je ne regrette d’être allé chercher mes émotions à coups de pioche – ce qui représente le voyage le plus intéressant de ma vie jusqu’à présent –, j’ai comme une envie profonde de pouvoir serrer un ami dans mes bras en disant : « Ça va aller mec, je t’aime et tu peux compter sur moi»

 

Photo de Une : Unsplash / Barna Kovács

Annotations

1.

Tu seras un homme féministe mon fils, Marabout, 2024

2.

Étude Doctolib / Odoxa, 2022.

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