1 question, 3 points de vue : au premier rendez-vous, qui paye l’addition ?
À l’ère des applications de rencontre, la question se pose : qui règle la note la première fois et pourquoi ? Focus sur trois témoignages qui en disent long.
C’est l’histoire d’un moment à la fois précis et un peu flou, souvent silencieux, où le suspense s’installe. La soirée touche à sa fin et les rires se sont espacés. Il y a eu les regards, les sourires sincères ou polis, les anecdotes et peut-être même une étincelle. Et voilà que le réel s’invite à table. Faut-il sortir sa carte bancaire, attendre que l’autre propose, ou complètement esquiver la question ? Derrière l’acte de payer se cache un condensé de codes sociaux, d’attentes implicites et de récits culturels qui résistent au temps. En sociologie, on parle de script amoureux. Car, dans le grand théâtre des rencontres, l’addition ne vient jamais seule. Elle impose son lot de symboles et de règles. Au temps des applications et des dates (parfois) à répétition, la question persiste : qui paie ? Le dilemme – qui semble davantage s’imposer dans les relations hétérosexuelles –, soulèverait notamment des enjeux de pouvoir. Trois femmes ont accepté de livrer leur lecture de cet instant charnière.
Julie, 40 ans, Marseille : « J’ai appris à ne plus tout porter seule »
Avant son déclic, Julie insistait pour payer au premier rendez-vous. Une façon de montrer qu’elle n’avait besoin de personne. « Je voulais prouver que j’étais une femme forte, autonome, capable de tout gérer seule. » Une attitude qu’elle relie à son histoire personnelle, son besoin d’indépendance et ses engagements féministes. « C’est un mécanisme que beaucoup de femmes connaissent : on finit par porter trop, tout le temps, et un jour, on s’épuise. » C’est dans ce contexte que Julie a décidé de réévaluer ses standards, de redonner de la valeur à ce qu’elle offre et d’apprendre à recevoir. « Accepter qu’un homme paye, ce n’est pas se soumettre. C’est créer un équilibre. La connexion avec l’autre passe aussi par la capacité à se laisser prendre en charge, parfois. » Aujourd’hui, Julie est claire : au premier rendez-vous, elle ne sort pas sa carte bancaire. « Ce n’est pas une question d’argent, c’est une forme de politesse, comme ouvrir la porte. S’il hésite ou propose de diviser, je paye tout et ne le revois pas car ce geste est révélateur d’un engagement minimum. De plus, je propose rarement d’aller au restaurant et je veille à ce que le lieu ne soit pas cher. Il s’agit donc de payer un simple verre. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est symbolique. » Dans sa réflexion, il est aussi question de l’investissement ignoré des femmes : « La balance doit être rééquilibrée. Les hommes ne se rendent pas compte de ce que l’on met sur la table. Il n’y a qu’à regarder ce schéma classique dans un couple : la femme paye les courses et l’homme paye la voiture. Or, à la fin, s’il y a séparation, la femme se retrouve avec rien alors qu’elle aura contribué à l’essentiel. »
Lucile, 40 ans, Paris : « Je comprends cette misandrie qui place l’homme comme étant celui qui doit payer »
Lucile est longtemps sortie avec des hommes. À cette époque, elle veillait à toujours payer sa part, voire l’intégralité de l’addition, pour ne pas se sentir redevable. « Je voulais garder le contrôle. Payer était une manière de rester libre. » Mais depuis qu’elle ne sort qu’avec des femmes, tout a changé : « Entre nous, on divise, le plus souvent. Pas par automatisme, mais plutôt parce que la question de l’argent est centrale. On sait que l’on gagne, en moyenne, 30 % de moins que les hommes. Résultat, on en parle beaucoup, on choisit le lieu du rendez-vous en conséquence et on s’adapte. » Lucile décrit ainsi un univers moins codifié, plus attentif, où l’on préfère offrir un objet fait main pour montrer son intérêt plutôt que de payer l’addition. « Il y a une culture de la solidarité. On proscrit les rapports de domination. » Mais elle ne rejette pas totalement ce qui peut sembler comme une forme de misandrie ou de schéma patriarcal : « Je comprends cette logique qui fait que certaines femmes attendent que l’homme paye. Ce monde leur demande déjà tellement. Pour autant, un homme peut ne pas avoir les moyens et il est important d’être attentive à ça. L’essentiel, selon moi, est de ne pas être une charge pour l’autre. »
Emma, 30 ans, Paris : « Un homme qui insiste pour payer, c’est un red flag »
Pour Emma, le fait que l’homme paye systématiquement au premier rendez-vous n’a rien de romantique, mais s’apparente à un réflexe patriarcal dépassé. « Je ne comprends pas pourquoi ce serait forcément le rôle de l’homme. On est quand même en 2025. Je ne m’oppose pas à ce qu’un partenaire propose de payer, tout comme je peux le faire. Mais, ce qui me dérange, c’est l’insistance, l’évidence supposée que ce point revient à l’homme. Un homme qui insiste pour payer, c’est selon moi un red flag. Je me demande tout de suite ce qu’il y a derrière ce besoin. » Dans sa relation actuelle, Emma a été à l’initiative de la première note. « Pas pour faire un geste militant, juste parce que ça s’est présenté comme ça. Le garçon en question a fini par interroger mon geste un peu plus tard. Une conversation s’en est suivie, et très vite, le sujet s’est naturellement évaporé. On règle le plus souvent à tour de rôle et ça ne soulève aucune tension. C’est fou qu’on soit encore coincés dans ces vieux schémas. Les choses bougent, mais trop lentement. Tant qu’on ne mettra pas ces automatismes à distance, on continuera de faire peser sur les femmes une dette symbolique ou à faire des hommes les pourvoyeurs par défaut. »
Photo de Une : Unsplash / Annie Spratt