Questions

Jusqu’où « tout se dire » est-il une bonne idée ?

Alors que l’on nous enjoint à partager davantage nos ressentis, parler peut aussi être… un piège. Charge émotionnelle, risques d’incompréhension et travail intérieur : quatre spécialistes nous apprennent à distinguer un échange nécessaire d’un trop-plein qui cannibalise les relations.

Par Joséphine Gorel
Publié le 07.04.2026 Mis à jour le 01.04.2026

Joséphine Gorel

Journaliste

Plonger dans son monde

Projection, peur, frustration, doute, colère… Dans une société où l’on raconte tout, tout le temps, une relation « saine » semble se mesurer à notre capacité à tout verbaliser. La parole serait la preuve d’un lien solide, le témoin d’une intimité profonde… et le moyen le plus sûr de faire respecter ses limites. Un reproche serait libérateur. Un inconfort devrait être exprimé. Une critique serait forcément comprise et constructive. 

Qui, pourtant, ne s’est jamais évertué à expliquer son désarroi pour se voir opposer une fin de non-recevoir ? Pour comprendre ce paradoxe, j’ai interrogé trois professionnel·le·s de la santé mentale et la créatrice d’un podcast dédié aux émotions. Leur réponse est quasi unanime. Non, la parole n’est pas toujours émancipatrice. Et non, il n’est ni souhaitable ni utile de « tout se dire ». Alors, où placer le curseur ? Quand parler, comment, et surtout, à quel moment se taire ?

La parole, faux refuge ?

« Il est très rarement utile de parler. Une émotion ne s’assimile qu’en soi-même : on la traverse seul·e », explique la psychiatre Stéphanie Hahusseau. Peu importe qui en est la cause, peu importe le degré d’intensité émotionnelle. Qu’il s’agisse d’une profonde tristesse ou d’une frustration passagère, une émotion doit être ressentie par la personne qui la vit. Personne d’autre ne pourrait la « gérer ».

La spécialiste, également autrice d’Authentique si je veux (Armand Colin, 2013), observe un basculement radical entre la « génération silencieuse » de nos parents et de nos grands-parents et la génération actuelle, qui verbalise tout – comme pour éloigner ses émotions et donc, mieux les contrôler. Cela crée souvent l’illusion d’un soulagement alors que cette parole mal dirigée place notre mieux-être dans les mains d’autrui.

Les travaux du psychologue Bernard Rimé sur le partage social des émotions le montrent. On peut parler et parler encore sans pour autant apaiser ce qui se joue intérieurement. Cela peut même, au contraire, aggraver la situation. « Et si en partageant une émotion, on se trouve face à un mur, à un non-accueil ? Partager ses émotions, “tout se dire” peut avoir l’effet inverse de ce que l’on cherche, et créer une nouvelle frustration qui vient s’ajouter à l’émotion négative initiale », précise Stéphanie Hahusseau. De quoi se poser la question suivante : si parler peut faire du tort, alors pourquoi continue-t-on ?

Auprès de qui parler, auprès de qui se taire

« Il y a un vrai risque à parler. Ça peut rendre dingue de ne pas être reconnu·e dans son problème lorsqu’on l’exprime. » Laure Vaugeois, créatrice du podcast Attends meuf j’te fais un vocal rejoint la thèse de la psychiatre Stéphanie Hahusseau. Pour autant, elle nuance : « Tout ce qui n’est pas dit empoisonne la relation. » Selon elle, il est essentiel de mettre des mots sur une blessure lorsque celle-ci est réelle et profonde, pour préserver les relations qui comptent vraiment. 

« Parler, dit-elle, prouve l’estime et la confiance qu’on ressent pour l’autre, et lui offre par la même occasion la possibilité de réparer son tort. » Oui, mais à une condition : que le lien soit suffisamment solide pour supporter l’inconfort de la critique. Dans le cas contraire, mieux vaudrait s’abstenir : « Si vous pensez qu’un problème ne vaut pas la peine d’être abordé avec quelqu’un… désolée de vous l’annoncer : c’est que la relation n’est pas si importante que cela. » 

Accepter un inconfort permanent

Pour Amélie Boukhobza, psychologue et créatrice du podcast « Vous m’avez dit… », ce n’est pas tant la nature de la relation que la nature du problème qui définit ce qui mérite d’être abordé ou non. « On peut blesser, envahir, corrompre une relation en se déchargeant sur l’autre », précise-t-elle. Dans un moment émotionnel très intense, le risque de « trop dire » en voulant « tout dire » représenterait une vraie menace entre deux personnes : « On sait que sous couvert de cette sincérité, de cette transparence, de cette libération de la parole pour se soulager, on va aussi dire des choses qui nous dépassent, nous débordent, et qu’on ne pensait pas forcément, ou en tout cas qu’on n’aurait pas dites à un autre moment. » Mais alors, qu’est-ce qui est bon à dire ? « Tout ce qui va créer des tensions qui, en s’accumulant, vont paradoxalement empêcher la parole », explique-t-elle. Avant d’ajouter : « Oui, c’est comme marcher sur un fil. Mais je crois que dans n’importe quelle relation, il faut être équilibriste. »

Jean-Christophe Seznec, psychiatre et auteur du livre Savoir parler, savoir se taire (InterEditions, 2017), partage cette idée d’un inconfort permanent dans la relation à l’autre : « Il faut être en mesure de prendre en compte l’altérité. D’être capable d’assimiler que si moi je vois un “six”, peut-être que la personne en face, elle, voit un “neuf”. Et dans une société individualiste comme la nôtre, ce n’est pas facile. » Pour lui, la parole est plus que la somme de nos échanges dans une relation : elle constitue le compromis social même.

En homme de métaphores, le spécialiste explique : « C’est comme si on dormait à deux avec une couette trop petite. Si l’un tire toute la couette, l’autre a froid. Dans une relation, il faut accepter de ne pas être totalement couvert, de ne pas être totalement satisfait. » La frustration et l’inconfort seraient donc inhérents à toute relation à autrui. L’important passerait donc par le fait de reconnaître cet inconfort et d’identifier les émotions qui lui sont liées pour en parler de façon constructive, sans pour autant « tout dire ».

Trouver des lieux pour se décharger

Il existe des procédés faits pour accueillir cet inconfort sans nuire : un suivi thérapeutique, un journal intime, un lieu où l’on peut déposer ses émotions sans risquer d’abîmer la relation. Ces espaces permettent justement de trier ce qui doit être dit à l’autre et ce qui relève d’un travail intérieur. Ainsi, savoir si l’on doit parler dépend moins d’une règle que d’une compétence : celle d’identifier l’émotion. Avant de parler, il faut apprendre à ressentir. « Plus on repère ses émotions, meilleur·e·s nous serons pour en parler », insiste Stéphanie Hahusseau. Une émotion est un signal, pas un problème à gérer ni une épine qu’autrui doit arracher.

Stéphanie Hahusseau parle d’un travail intime ; Amélie Boukhobza de moments et d’espaces ; Jean-Christophe Seznec de compromis social ; Laure Vaugeois de relations assez solides pour être bousculées. Toutes ces thèses disent finalement la même chose : il faut d’abord apprendre à reconnaître ce qui se passe en soi pour pouvoir, ensuite, décider si cela mérite d’être dit. Avant de « tout se dire », il faudrait donc surtout apprendre à tout se dire… à soi-même.

 

Photo de Une : Unsplash / Evelyn Verdín

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