Comme beaucoup, vivre avec un père absent
La monoparentalité concerne 12 % des enfants de moins de six ans. Parmi eux, un sur quatre n'a aucun contact avec son père. En refaisant le fil de mon histoire, j’ai décidé de rencontrer des personnes qui, comme moi, ont eu la même expérience.
J’avais trois ans quand mon père est parti. À l’époque, nous vivions dans l’Ouest parisien, mes parents, mes deux grandes sœurs et moi. Du haut de mon mètre, j’avais l’impression que nous menions une vie heureuse. Nous vivions en réalité les un·es contre les autres, cherchant à se construire, à survivre dans le chaos qu’étaient déjà nos vies. J’ai peu de souvenirs de cette période, ma mémoire se fragmente, mais des flashs me reviennent depuis quelques années.
Partir et ne plus revenir
Un peu avant le départ de mon père pour son pays natal, le Congo, je me rappelle les excès de violence envers ma mère. Les cris, les pleurs, les coups me sont revenus en pleine face, il y a tout juste quelques mois. Je me vois au milieu des deux, toute petite, jouant à la marchande. Je me rappelle très distinctement mon père la claquer, et ce petit morceau de chair retiré laissant apparaître une tache rouge près de sa bouche. Puis plus rien. Un souvenir comme un film s’étant fixé sur l’écran noir de ma mémoire morcelée. Peu de temps après, mon père a disparu. Je me souviens qu’il a pris quelques chemises. Ma mère nous a préparées pour partir passer quelques nuits chez ma tante afin de lui laisser du temps. Le temps qu’il faut à la fuite pour ne pas être retenu par trois petites filles de onze, neuf et trois ans. Puis de nouveau, plus rien, jusqu’en 2020. Tout juste arrivée à Marseille, la mort de mon père me rattrape, 24 ans après son départ. Ce deuil que je pensais avoir fait me revient, par ricochet. Plus possible de nier l’évidence, plus possible de nier mes traumatismes.
Des souvenirs très vifs… ou très flous
Alors, lorsque j’ai commencé mon enquête, j’ai tout de suite été frappée par cette question de la mémoire. Pour toutes les personnes interrogées, les souvenirs sont soit très clairs, comme si la scène s’était passée la veille, soit totalement flous, craquelés, pile à la période du grand départ. Comme pour Soha Kieser, jeune Sétoise de 31 ans travaillant dans le milieu culturel. À l’âge de quatre ans, sa mère, prenant conscience de la violence de son mari à l’encontre de son fils né d’une précédente union, décide de quitter le foyer avec ses deux enfants sous le bras. « Je me rappelle les crises de nerfs de mon père, je le revois courir après moi, après ma mère, après mon frère. Je me rappelle ma mère qui s’enferme avec moi dans la salle de bains. Je me rappelle mon frère qui rentre du pensionnat et qui est super triste. J’ai des images très précises. »
Pour la Rennaise Arcanelle Sita, au contraire, les souvenirs d’enfance semblent flous, parcellaires, surtout quand il s’agit d’évoquer les moments passés avec son père. « J’ai toujours estimé que j’avais une bonne mémoire, mais mes souvenirs en lien avec mon père sont brouillons. Je me suis toujours dit que c’était un peu un fantôme. Le seul souvenir que j’ai très jeune, c’est celui d’une gare bleue. Ma mère a fini par me dire qu’il s’agissait du moment où mon père a essayé de m’enlever », nous explique la trentenaire.
Arnaud Piedade, musicien et poète installé à Marseille, utilise quant à lui la même terminologie que moi. Il parle de flashs, de trous noirs pour évoquer les excès de violence de son père, avant que ce dernier ne quitte le domicile. « Quand mes parents se quittent, j’ai quatre ans et demi. À cette époque, il y a beaucoup de violence entre eux. Je n’ai que des flashs. Lorsque mon père part, ma mère assume, et reste seule avec ses quatre enfants, lâche-t-il. J’ai ce souvenir où on me dit qu’il va revenir. Mais je vois qu’il prend beaucoup de valises. Je me vois pleurer pour ne pas qu’il parte. Et ensuite, trou noir. Je n’ai pas retrouvé de mémoire avant l’âge de huit ans. »
Gérer le trauma
Pour moi, comme pour les personnes interrogées, la monoparentalité est la résultante de violences intrafamiliales entraînant des traumatismes. Le cerveau de l’enfant se protège pour contrer la situation. Parfois, il rentre même dans un état de dissociation mettant à distance la réponse émotionnelle. La mémoire autobiographique laisse alors place à la mémoire traumatique. Comme l’explique Hélène Romano dans son article « Blessures d’enfance et mémoire traumatique » (Les Cahiers dynamiques, Érès, 2015) : « La mémoire traumatique est la mémoire émotionnelle, enkystée des traumatismes. Elle est incontrôlable, comme une mémoire fantôme, et hypersensible, prête à se manifester via de violentes reviviscences qui font revivre à l’identique (...) les événements traumatiques. Elle peut se manifester très rapidement après les faits, rester en sommeil des mois voire des années, puis surgir violemment en fracassant à nouveau la vie de l’enfant. » Sans une prise en charge rapide, l’enfant ou l’adolescent peut développer des troubles psychotraumatiques pouvant se manifester par des addictions, des comportements à risque. Ces répercussions font écho au témoignage de Soha, qui a vu son grand frère se réfugier dans la fête et la drogue pour échapper aux souvenirs. « Il a développé des TOC [Troubles obsessionnels compulsifs, NDLR]. Si on avait le malheur de déplacer un meuble, ça le rendait fou. Et il s’est mis dans le milieu de la teuf, à prendre de la cocaïne. Puis, il était en descente, et il tapait des crises de nerfs. »
Changer les rôles
Mais dans le chaos de nos vies amputées d’un parent, il faut tout de même trouver sa place. Parfois, cela consiste à opérer un glissement dans les rôles pour conserver un cadre qui n’est plus. Dans mon cas, j’ai souvent dit que ma mère et mon père avaient fusionné, que ma mère était devenue mon tout. D’autres absorbent l’autorité paternelle pour protéger le parent restant ou devenir son propre garant. « Pour moi, ma mère, ce n’était pas ma mère, c’était ma grande sœur. Nous étions fusionnelles. Je ne sentais pas vraiment le manque de mon père, rebondit Arcanelle. Quand j’étais toute petite, je lui disais parfois : “Je suis ton amoureuse, je suis ton mari, je suis là pour te protéger.” » Soha, quant à elle, dit avoir pris « la place du père », être devenue la figure d’autorité après avoir décidé de couper définitivement les ponts, il y a quelques années. Pour Arnaud, la séparation des parents rime avec des rôles qui se brouillent. « Avant que ma mère ne sombre dans l’alcoolisme, je me crois assez grand pour la mettre au lit. À cette période, il reste beaucoup de douceur. Tous les soirs, elle vient me faire un bisou. Mais tout est confus. Mon frère est agacé par ces moments. Je le revois lui dire : “Arrête, ce n’est plus un bébé.” C’est un moment où on ne sait plus vraiment quel rôle jouer. »
Guérir et faire famille
Puis l’entrée dans la vie adulte sonne le temps de la reconstruction. La question thérapeutique peut alors devenir fondamentale. Aujourd’hui, Arcanelle suit un double parcours thérapeutique. Soha, elle, a effectué une thérapie EMDR, une psychothérapie par mouvements oculaires qui cible les mémoires traumatiques des individus. Pour Arnaud, l’arrivée des 40 ans et son rôle de père d’un petit garçon de deux ans et demi le poussent vers cette voie. Pour ma part, j’ai passé les quatre dernières années à consulter une thérapeute suite à la mort de mon père et à me questionner sur mon potentiel rôle de mère un jour. Car ces entretiens m’ont aussi fait prendre conscience de l’importance de faire famille pour se réparer. « Depuis petite, je veux être maman. Ma famille était dysfonctionnelle, donc créer la mienne, c’est réparer », souligne Soha. Pour Arnaud, l’envie a toujours été présente, mais les blessures peuvent le rattraper : « Je me suis toujours vu fonder une famille, mais ça me faisait peur. Et lorsque mon fils est né, c’était le bonheur, mais je n’ai pas réussi à le vivre pleinement. Le fait d’avoir perdu mes deux parents, de ne pas pouvoir partager ça avec eux, ça a joué », assène le Marseillais. Pour Arcanelle aussi, la peur de reproduire des schémas reste présente : « Je me suis toujours dit que je voulais me marier, avoir des enfants. La vie que ma mère aurait voulue. Avec mon ex, nous avions prévu d’en avoir. Mais quand on a rompu, je me suis dit qu’il fuyait. Qu’aurait-il fait s’il y avait eu un enfant ? » poursuit la Rennaise avant de conclure. « Une partie de moi rêve d’en avoir, de vivre ça avec un autre parent. Et en même temps, j’ai peur de devoir à un moment gérer seule. »
Ces blessures traversent nos vies et marquent nos parcours. Pour moi, c’est ma fêlure originelle, celle qui m’a forgée et qui a fait la femme que je suis aujourd’hui. Mais je ne peux cesser de m’interroger sur ce départ récurrent des hommes dans nos familles, de ce cadre hétéro-patriarcal qui rend possible cette fuite en avant, laissant souvent la mère au bord du précipice, de la précarité qui peut s’installer et de la violence qui peut en surgir. Que reste-t-il pour le parent qui reste ? Que fait réellement la société pour nos familles ? À nous de relancer le débat et de tenter de faire bouger les lignes.
Photo de Une : Unsplash / krzhck