Quand je doute de mon féminisme, je me tourne vers la littérature d’horreur
« Et toi, tu lis quoi en ce moment ? » Lorsqu’on me pose cette question, deux choix s’offrent à moi : mentir et parler du dernier prix Goncourt ou résumer le livre que j’ai entamé il y a quelques jours – souvent une histoire de fantômes, de maison hantée ou de femme torturée (parfois littéralement). Contrairement à ce qu’on a voulu me faire croire, la seconde option ne remet pas en question mon féminisme : il le renforce.
Ma rentrée en CE2 ne s’est pas faite dans la douceur. Je débarquais dans une école américaine où personne ne parlait ma langue – et vice-versa. Un endroit où il fallait, chaque matin, se mettre debout à côté de son petit bureau, poser la main sur son cœur et réciter : « I pledge allegiance to the flag of the United States of America. » Le 11 septembre 2001, personne ne m’a rien dit. J’ai appris les événements par ma mère, qui avait alors pris des mesures drastiques : interdiction de regarder la télévision. Il a fallu attendre notre retour en France et mon entrée au collège pour que ma curiosité soit enfin assouvie et que je découvre un reportage sur ces attentats. Rester dans le flou pendant tant d’années avait développé en moi un goût pour le morbide, que je continue aujourd’hui de cultiver, avec un regard d’adulte. L’horreur est devenue mon genre littéraire favori. Et j’ai parfois du mal avec cette affirmation, tant j’ai l’impression qu’elle ne peut cohabiter avec mon féminisme – car oui, il peut y avoir quelque chose de contradictoire à vouloir lire des histoires où les femmes sont bien souvent les victimes. Trois expert·e·s m’ont rassurée sur ce point.
It’s a man’s man’s man’s world
« Comme dans à peu près tous les milieux, les femmes ont d’abord dû adopter les codes masculins avant de pouvoir les détourner et, enfin, s’en abstraire », m’explique Nelly Sanchez, docteure ès lettres, spécialiste de la littérature féminine du XIXe et du XXe siècles. Dans un monde patriarcal, il n’est en effet jamais évident de faire un pas de côté pour se faire entendre et remarquer. Kevin Corstorphine, spécialiste en littérature gothique et d’horreur, va lui aussi dans ce sens : « Sans généraliser, les cultures patriarcales ont sans cesse dû diaboliser le féminin pour maintenir leur pouvoir. C’est un problème mondial toujours actuel, qu’on observe en regardant la façon dont les femmes sont présentées lorsqu’elles ne se conforment pas aux attentes masculines. Les hommes ont eu des idées assez extravagantes sur les femmes, et cela transparaît dans ce type de fiction. » Une autrice a pourtant réussi à ouvrir la voie, bien avant que l’horreur féministe ne connaisse une montée en puissance : Shirley Jackson1. Dans ses ouvrages, les filles et les femmes ne cochent pas les cases. Elles ne sont ni bourreaux ni victimes. Ni putains, ni vierges2. Impossible de se ranger de leur côté ou, au contraire, de les placer sur l’autel des accusé·e·s – mais est-ce vraiment le but ?
Une étude menée en 2013 expliquait que lire de la fiction permettait, si immersion émotionnelle dans l’histoire il y avait, de nourrir son empathie3. Une donnée pertinente lorsqu’on se plonge dans la littérature d’horreur, genre articulé autour des traumas, des angoisses et des peurs. « C’est un espace de sécurité pour se confronter à tout ça, précise Nelly Sanchez. Il y a presque un effet miroir, à observer des personnages qui expérimentent, parfois à l’extrême, certaines situations qui nous sont familières. » Des espaces de sécurité, oui, mais pas nécessairement doux avec le lectorat.
Une utilité aussi intime que collective
« C’est un genre profondément expressif », explique Lucy Rose, autrice et réalisatrice, véritable adepte du genre. « Je veux que l’horreur m’apprenne quelque chose d’important sur le monde, l’expérience des autres et me questionne sur mes propres positions politiques. Que cela me heurte, me défie, me pousse hors de ma zone de confort. » Grâce à une amplitude immense4, l’horreur vient mettre des mots sur les émotions de chacun·e. Un moyen d’explorer, entre autres, l’expérience de personnes marginalisées : « Nous avons le devoir de représenter les violences et leurs conséquences. C’est inconfortable, mais essentiel. Nous devons les regarder en face pour rendre le monde plus sûr. » En somme : rien n’est tout blanc ou tout noir, mais tout flotte dans un entre-deux. Représenter la violence n’est, dans la littérature d’horreur féministe, pas jouissive. Celle-ci est bel et bien politique. En consommer est donc un moyen, à petite échelle, de s’allier pour dénoncer, tout en se confrontant à ses propres convictions.
C’est sûrement l’une des raisons pour lesquelles les livres d’horreur m’ont toujours davantage questionnée que certains essais féministes acclamés. On sort de la théorie pour pénétrer dans un monde cauchemardesque où les personnages n’ont aucune échappatoire. Des expériences fictives qui nous offrent un point de vue et une analyse singulière, parfois métaphoriques, parfois plus terre-à-terre. Dans The Eyes are the Best Part (Erewhon Books, 2026), Monika Kim fait dévorer par une adolescente les yeux des hommes. Dans Monstrilio (Zando, 2023), Gerardo Sámano Córdova fait cultiver à une mère endeuillée un morceau de son enfant mort. Dans Motherthing (Faber and Faber, 2023), Ainslie Hogarth s’empare du mythe de l’horrible belle-mère. Dans Shy Girl (Wildfire, 2025), Mia Ballard transforme son héroïne en chienne enragée. Dans Bones and All (Albin Michel, 2022), de Camille DeAngelis, Maren incarne un personnage féminin cannibale… et étrangement attachant. Je pourrais continuer ainsi sur plusieurs paragraphes, mais il faudrait tout autant de paragraphes de trigger warnings5.
S’il ne fallait garder qu’un livre d’horreur dans ma bibliothèque, ce serait sûrement celui de Lucy Rose The Lamb (Penguin Random House, 2025) – notre échange, vous l’aurez compris, n’a pas été le fruit du hasard. Le pitch ? Margot est une enfant qui vit avec sa mère au fond des bois. Toutes deux accueillent chaleureusement les âmes égarées, avant de (attention, sans transition) les manger. Oui, c’est dur. L’autrice touche aussi à la solitude et au désir féminin. Oui, tout ça à la fois. Et si ça vous étonne, c’est que vous n’avez peut-être pas assez discuté avec des femmes.
Avant de partir, voici quelques pistes pour reconnaître un livre d’horreur féministe
- Le récit n’est pas centré sur le regard des hommes.
- Les personnages féminins existent en dehors du male gaze.
- Les femmes ne sont ni des victimes parfaites ni des monstres hystériques.
- Elles peuvent exprimer la part la plus monstrueuse d’elles-mêmes sans qu’on les moralise.
- La violence dit toujours quelque chose (du monde, du corps, des constructions sociales).
- La peur n’est jamais minimisée ni moquée.
Photo de Une : Unsplash / Europeana
Annotations
Autrice de La Maison hantée (Rivages/Noir, 1999), La Loterie (Pocket, 2006) ou encore Nous avons toujours vécu au château (Rivages/Noir, 2012).
Ces caractéristiques semblent constituer le point de départ de bon nombre d’ouvrages (coucou Stephen King) où les personnages de femmes sont peu développés, voire carrément caricaturés.
Notons toutefois que l’empathie a, de tout temps, bien souvent été imposée aux femmes comme une qualité morale : dans l’horreur, elle se voit placée au rang de compétence stratégique.
Je ne le dirai jamais assez : à chacun·e son sous-genre littéraire d’horreur !
Que l’on pourrait traduire par le néologisme « traumavertissements ».