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Maternité : « enceintes, nos corps ne nous appartiennent plus »

Entre lois restrictives, pression sociale et médicalisation, le corps des femmes enceintes demeure un terrain de lutte. De l’affaire Adriana Smith aux débats français, une même question persiste : qui contrôle vraiment le corps maternel ?

Par Élodie Vaz
Femme enceinte sur un lit regardant un chat

Porter la vie tout en perdant l’autonomie de son corps. C’est le destin tragique d’Adriana Smith, une Américaine de 30 ans. Début 2025, cette jeune infirmière souffre subitement de fortes migraines. À son arrivée à l’hôpital, le verdict tombe : la jeune femme fait un AVC. Très vite, son état se dégrade. Il ne faut alors que quelques heures pour que les médecins la déclarent en état de mort cérébrale. Un drame qui ne s’arrête malheureusement pas là. Elle est enceinte de neuf semaines, et les soignants décident de maintenir les fonctions vitales de son corps, le temps de sa grossesse. La raison : dans l’État de Géorgie, la loi HB 481 interdit aux femmes d’avorter dès que les battements de cœur du fœtus peuvent être détectés. Une décision effarante, prise sans l’autorisation de la famille. En France, l’héritage de Simone Veil, inscrit le 8 mars 2024 dans la Constitution, protège encore les femmes qui souhaitent mettre fin à une grossesse. Mais la dépossession du corps de la femme enceinte dépasse le droit à l’avortement.

Parce qu’il est celui qui permet le renouvellement des générations, ce corps semble devenir une forme de bien public qui n’appartient plus aux femmes elles-mêmes, mais à la société tout entière. « Durant ma grossesse, je recevais des jugements de tout le monde concernant mon alimentation, ma façon de vivre… », se souvient Gabrielle, 40 ans, mère d’un enfant de cinq ans. « Sans compter toutes les personnes qui s’autorisaient à toucher mon ventre sans même me le demander », ajoute-t-elle.

Du « bien public » à l’émancipation, quand le corps de la femme se transforme

Cette appropriation collective du corps maternel s’enracine dans des siècles de domination patriarcale. Depuis l’Antiquité, les femmes sont assimilées à leur fonction procréatrice. « Elles se voient dénier leur condition d’êtres rationnels pour n’être plus définies que par leur corps. Enfermées dans l’ordre féminin de la nature, celui de la chair et de l’immanence, elles sont dominées par l’ordre masculin de la culture, de la raison et de la transcendance », écrit Camille Froidevaux-Metterie, sociologue, dans son essai Un si gros ventre (Stock, 2023).

Les lois sur l’accès à la contraception, en 1967, et à l’avortement, en 1974, ont contribué, en France, à l’affirmation des femmes. « À la fin des années 2010 s’enclenche la “séquence maternelle” de la bataille de l’intime. » Conception, contraception, suivi de grossesse, accouchement et post-partum : « L’idée est de redonner aux femmes la capacité de décider et de choisir à chacune des étapes de l’enfantement », décrit Camille Froidevaux-Metterie dans son essai.

Cependant, la médicalisation de la grossesse en France reste importante et crée parfois une ambivalence entre protection de la femme et dépossession de son corps. « La généralisation des lois sur le suivi de grossesse date des années 1940, avec une multiplication des consultations, des dépistages, des interventions à destination des femmes enceintes, et se poursuit aujourd’hui avec la mise en place de l’entretien post-natal. Ces soins ont été permis notamment par la Sécurité sociale et le remboursement des soins, ce qui pose la question de la légitimité de l’État à intervenir sur les corps des femmes enceintes », explique Elsa Boulet, docteure en sociologie et autrice d’une thèse sur la sociologie des grossesses ordinaires.

La médicalisation : protection ou dépossession ?

Cette médicalisation n’a pas que des aspects négatifs. « La très grande majorité des femmes sont très contentes d’avoir un suivi médical et un accès à tout un ensemble de dépistages et de soins gratuits, qui sont aussi un vrai vecteur d’égalité entre femmes précaires et aisées », ajoute Elsa Boulet. Cependant, les multiples examens peuvent être ressentis comme intrusifs, intimidants, voire violents, selon la façon dont se déroule la relation soignants-soignées.

Une question se pose alors : la grossesse est-elle trop médicalisée ? Pour Anne Kammerer, la réponse est « non ». « Ce n’est pas que l’on réalise trop d’examens, ils ont tous leur importance. Le problème, c’est le manque de place faite à ce qui gravite autour, comme les changements familiaux, le bouleversement du corps, le post-partum… », se désole la sage-femme.

Un problème en partie causé par le manque de temps en consultation, qui ne permet pas d’aborder le vécu. « À l’hôpital, les soignants courent après les minutes et en libéral, une consultation rémunérée par la Sécurité sociale ne dépasse pas 30 minutes. Un temps insuffisant pour aborder le plan psychologique, la perspective d’accompagnement, le corps qui se transforme… » Pour Anne Kammerer, une consultation d’une durée minimale de 45 minutes permettrait d’inclure certains de ces aspects.

Pour la docteure Amina Yamgnane, gynécologue obstétricienne, cofondatrice de la Clinique des femmes à Paris et autrice du livre Prendre soin des femmes (Flammarion, 2024), cette course contre la montre n’est pas la seule raison. « L’histoire obstétricale démontre que la médecine biomécanique a été d’une efficacité redoutable. Elle s’est consacrée à réduire le taux de mortalité des femmes et des enfants. Et c’est une bonne chose. Mais nous n’avons libéré aucune place pour prendre en charge l’aspect psychologique de la maternité », explique-t-elle.

L’infantilisation : entre protection et déni d’autonomie

Durant neuf mois, la femme enceinte est contrainte de suivre les directives médicales : interdits alimentaires, positions d’accouchement imposées, restrictions sportives… « C’est sûrement ce que j’ai trouvé de plus difficile durant cette période de ma vie. Être durant neuf mois mise sous cloche afin d’être protégée de tous les dangers et, ensuite, se sentir totalement seule en post-partum », raconte Marion, jeune maman d’un enfant de 4 mois.

Certaines patientes, déçues par leur expérience, en viennent à rejeter complètement les gynécologues. « Elles souhaitent accoucher de façon la plus naturelle possible, sans intervention médicale, pour certaines à la maison. Pour environ six femmes sur dix, ce type d’accouchement peut se dérouler sans problème. Mais qu’en est-il des quatre autres ? », s’inquiète Amina Yamgnane. Pour cette spécialiste de la santé féminine, la formation des étudiants en médecine et des professionnels de santé à la psychologie des femmes enceintes est une des solutions et doit être une priorité. « Maintenant que l’on sait prendre en charge les aspects physiques de la grossesse, nous avons du temps pour inclure la dimension émotionnelle et éviter les désastres du post-partum », précise-t-elle.

Lors de ces consultations, Anne Kammerer tente d’inclure la femme dans toutes les prises de décision. « La première étape, c’est de toujours dire aux patientes que c’est leur corps et qu’il leur appartient, leur donner toutes les informations dont elles ont besoin pour prendre leurs propres décisions », explique la sage-femme. Le consentement est la pierre angulaire de la prise en charge de la grossesse. En France, il est d’ailleurs défini par la loi Kouchner du 4 mars 2002 : « Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne. »

Vers une réappropriation du corps maternel

Reprendre possession du corps maternel revêt plusieurs dimensions. « Cela passe par la possibilité donnée à toutes les personnes qui portent un projet parental de le mener à bien. En 2021, la révision de la loi de bioéthique a enfin autorisé les femmes seules et celles qui vivent en couple lesbien à bénéficier de la Procréation médicalement assistée (PMA) », se réjouit Camille Froidevaux-Metterie.

Revendiquer la liberté des corps maternels, c’est aussi défendre le droit de ne pas devenir mère. Or, les femmes qui demandent une ligature des trompes se heurtent encore trop souvent au refus des médecins, au point de devoir renoncer à ce choix. « On leur dit qu’elles sont trop jeunes, qu’elles ne mesurent pas les conséquences de cet acte, qu’elles changeront d’avis. » Cette privation de liberté, je l’ai moi-même observée en devenant mère. Durant neuf mois, j’ai obéi à chaque recommandation médicale. Six années ont passé et je réalise aujourd’hui… que personne ne m’a demandé mon avis.

 

Photo de Une : Unsplash / Natalia Blauth

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