Questions

Les plateformes de streaming musical ont-elles une dent contre les femmes ?

En 2021, une étude avait mis en lumière la faible diffusion des artistes féminines sur les plateformes de streaming musical. Où en est-on aujourd'hui ? Les femmes et minorités de genre sont-elles toujours silenciées ?

Par Anne-Florence Salvetti-Lionne
Publié le 03.02.2026 Mis à jour le 02.02.2026

Anne-Florence Salvetti-Lionne

Journaliste

Plonger dans son monde

Il est 20 heures et j’écoute de la musique sur Deezer, laissant l’algorithme de la plateforme décider à ma place. Après cinq chansons et deux pubs vient enfin la première artiste féminine que le site de streaming me fait écouter : Rihanna. Il me faut attendre huit chansons de plus pour en entendre une deuxième, Jennifer Ayache, du groupe Superbus. Après quoi, l’application me fait écouter des femmes un peu plus souvent, environ une sur deux ou trois chansons. Cela me donne envie de mener l’enquête pour mieux comprendre ce mécanisme.

Où sont les voix féminines ?

En 2021, une étude européenne a fait grand bruit. Des chercheurs de l’Université Pompeu Fabra de Barcelone et de l’Université d’Utrecht ont démontré que les algorithmes de plateformes musicales étaient alors plus à même de recommander des titres d’artistes masculins aux utilisateurs. Selon eux, ces algorithmes reproduisaient le biais existant dans l’ensemble des données, ne diffusant ainsi que 25 % de femmes pour 75 % d’hommes. De plus, ils suggéraient d’écouter une artiste féminine toutes les six ou sept recommandations seulement.

Les chercheurs se sont alors penchés sur les moyens de limiter ces biais sexistes, qui aggravent la discrimination entre les sexes dans l’industrie musicale. En réorganisant les recommandations des algorithmes et en les fondant sur l’apprentissage automatique, les artistes féminines seraient davantage diffusées.

J’ai interrogé Andres Ferraro, auteur principal de l’étude, afin de mieux comprendre la portée que celle-ci a pu avoir pour les plateformes : « Notre étude porte sur un algorithme particulier, couramment utilisé pour les recommandations musicales. Nous n’avions accès à aucun des systèmes utilisés par les plateformes de streaming à l’époque. Nous n’avons connaissance d’aucune mesure prise par les plateformes de streaming depuis la publication de nos travaux. »

La route est encore longue

Sur 20 chansons écoutées sur Deezer en suggestion automatique, j’ai compté 70 % d’artistes masculins. J’ai répété cette manœuvre sur Spotify, qui m’a suggéré un peu moins de 60 % de chansons d’hommes. Et enfin, sur Qobuz, service de streaming musical français fondé en 2007, plus de 70 % d’artistes masculins m’ont été diffusés. 

Bien entendu, on ne peut pas tirer de grandes conclusions de ces petits échantillons, mais cela est cohérent avec ce que communiquent les acteurs du secteur. Selon le rapport « Loud and Clear » de Spotify, seuls 21,7 % des nouveaux titres sortis en 2020 étaient interprétés par des artistes féminines. Une étude de l’USC Annenberg Inclusion Initiative a également mis en avant que seuls 21 % des artistes figurant dans les classements Billboard Hot 100 étaient des femmes en 2021. Il est aussi intéressant de noter que celles-ci sont moins présentes dans les hits (17 à 20 %, selon IFPI Global Music Report 2022) privilégiés par les algorithmes, mais davantage parmi les titres indés (30-35 %, d’après le même rapport), qui sont moins automatiquement diffusés sur les plateformes.

Ce constat ne surprend pas Camille Jamet, consultante en streaming musical. « Les algorithmes s’appuient sur l’existant, et il y a de base plus d’artistes masculins que féminins. Il faut chercher à créer plus de diversité. » En 16 ans à évoluer dans l’industrie musicale, elle a pourtant constaté quelques progrès. « Depuis Me Too, il y a eu beaucoup d’efforts en ce sens, des associations comme Women in Music ou Shesaid.so, et des projets tutorés pour accompagner les femmes, comme MEWEM. »

La consultante m’apprend que selon les chiffres du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), en 2024, seuls quatre albums d’artistes féminines figuraient dans le top 20 français (contre un seul en 2023) et 49 titres de femmes dans le top 200 streaming (+20 % par rapport à l’année précédente). Les artistes masculins ont donc été favorisés à 75-80 %, ce qui est assez proche de ce que j’ai moi-même observé sur les plateformes. « Des actions sont mises en place par les labels, dans les assos, mais cela se fait lentement », remarque Camille Jamet.

Elle observe des signaux rassurants dans l’industrie musicale. « Marie-Anne Robert a pris la tête de Sony Music France, c’est un grand chamboulement. Il y a aussi Pauline Duarte, qui dirige Epic Records France, un label rap avec un univers très masculin. On a tendance à recruter des gens qui nous ressemblent, les hommes décideurs ont plus de propension à signer des artistes masculins. Avec des femmes à la tête des labels, ça impacte fortement le modèle, les recrutements, les signatures. C’est hyper encourageant ! »

Prendre le problème à sa source

J’ai contacté les plateformes ayant pignon sur rue, certaines n’ont pas jugé bon de me répondre, d’autres ont poliment décliné ma proposition d’interview ou ont tardé à me mettre en relation avec un interlocuteur. Seul Qobuz a accepté d’entrée de jeu.

« Nous avons plus de 26 000 playlists faites à la main, sans algorithme, cela permet de pallier les problématiques d’IA » explique Marc Zisman, directeur musical de l’entreprise. « On met en avant manuellement les artistes femmes dans des playlists généralistes, mais aussi des playlists spécifiques, dans des dossiers, des portraits sur la partie magazine du site. C’est important de montrer que les femmes sont présentes aussi, et pas qu’au mois de mars. »

Il pointe également le fait que l’actualité est forcément à prendre en compte. « Même s’il y a plus de femmes dans la production musicale depuis 10-15 ans [selon l’USC Annenberg Inclusion Initiative, entre 2013 et 2019, les productrices de musique sont passées de 2,1 % à 4,9 %, et les compositrices de 12,3 % à 18,4 %, NDLR], on couvre plus de styles que les autres plateformes et on est tributaires du planning de sorties. S’il y a très peu de sorties d’artistes féminines dans le jazz une semaine, on ne va pas se forcer. »

Être dépendant d’un algorithme est-il finalement une bonne ou une mauvaise chose pour donner de l’audience aux voix féminines ? « On pourrait réfléchir à modifier l’algorithme pour surévaluer la présence des femmes, suggère Camille Jamet. Mais cela amène une dynamique de “discrimination positive” qui vient également un peu biaiser le résultat. Il faut prendre le problème à la source, signer plus d’artistes féminines dans les labels. Plus ce sera le cas et plus la visibilité se rééquilibrera de manière logique. » En effet, selon l’IFPI Global Music Report, seuls 31 % des artistes signés en 2022 étaient des femmes, contre 25 % en 2015.

Autre donnée non négligeable, au fil du temps l’algorithme s’adapte également à nos goûts. « Si quelqu’un écoute beaucoup Angèle et Clara Luciani, il aura plus de chances de se voir proposer des artistes féminines dans son feed. Mais on ne pourrait de toute façon pas arriver à 33 % d’artistes féminines, autant de masculins, et de non genrés, ce ne serait ni légitime ni pertinent. On ne peut pas mettre de côté les artistes masculins dans un souci de rééquilibrage », estime la consultante.

Plus qu’une question d’algorithmes, c’est donc toute l’industrie qu’il faut refondre en profondeur, un travail déjà en marche pour donner aux femmes plus de place que 30 % du paysage musical et des écoutes. Et pourquoi pas, au passage, changer également nos habitudes de consommation ? J’ai tendance, pour ma part, à privilégier les artistes féminines, tout particulièrement dans la littérature. Mais je me rends compte avec cette enquête que je pourrais davantage le faire dans le domaine musical, et tenter de dompter les algorithmes en écoutant plus de voix féminines.

 

Photo de Une : Unsplash / Adolfo Félix

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