Dating : « depuis que je ne bois plus, c’est le calme plat niveau mecs »
Et si la consommation d’alcool des femmes dépendait de leur rapport aux hommes et au dating ? De plus en plus d’hétérosexuelles décidant de décentrer la gent masculine de leur vie choisissent en parallèle d’arrêter ou de réduire l’alcool.
« C’était comme si mon obsession pour l’alcool alimentait mon obsession pour le sexe », constate Dora*, réalisatrice parisienne de 27 ans, quand elle se remémore ses années passées sur les applications de rencontre. Sobre depuis quelques mois, elle a mis fin au dating compulsif, ce qui l’a apaisée. À l’instar de nombreuses femmes que j’ai rencontrées, sa consommation était intimement liée à la rencontre amoureuse hétérosexuelle. Comme si la cohabitation avec les hommes nécessitait une dissociation.
Màire, experte-comptable de 32 ans à Paris, a pour sa part arrêté l’alcool depuis un an, après une rupture. Pour elle, le lien avec les hommes était évident : plus elle buvait, plus elle se rendait disponible, quitte à se forcer. « J'ai arrêté d’aller sur des applications de rencontres et je peux affirmer que voir des mecs en étant sobre, ça change totalement la donne. » Comme Sarah, journaliste de 30 ans installée à Marseille, « en pause » avec l’alcool, cette sobriété nouvelle l’a réconciliée avec sa solitude, et donc son amour-propre. Pour Morgane, Marseillaise de 43 ans, la boisson générait une certaine anxiété qui la poussait à attendre constamment de l’attention de la part des hommes. « J’ai réalisé que je n’avais pas été célibataire depuis plus de 20 ans. Je me suis rendu compte que je me sentais bien même sans perspective d’hommes à qui envoyer des textos et sans boire. Tu stresses pas, t’attends pas de réponse. »
Il faut dire que si l’on veut faire des rencontres, le bar est l’endroit privilégié. « L’alcool est un lubrifiant social. Dans notre société, il est plus anormal de ne pas consommer que de consommer », analyse Matthieu Fieulaine, anthropologue et consultant indépendant en réduction des risques liés à l’alcool. Aujourd’hui, et alors qu’elle ne consomme plus depuis trois ans, Olivia, 38 ans, Toulousaine sans emploi, doit bien l’admettre : c’est le calme plat niveau rencontres. Même chose chez Dora, qui se rend compte que lorsqu’elle était ivre, elle se détachait d’elle-même. « L’alcool me faisait croire que j’étais cette fille qui a envie de coucher avec tout le monde », me confie la réalisatrice quand elle se remémore ses folles années « à la Sex and the City ». Romi*, journaliste parisienne de 29 ans, a joué ce rôle pendant des années dans les bars de Pigalle. Avec sa bande de potes, elle écumait les zincs nuit après nuit. « Il y avait un côté “on se marre, on est jeunes, on est les stars du quartier” », analyse la journaliste, qui a drastiquement réduit sa consommation 10 ans plus tard. Une façon d’insuffler du romanesque dans sa vie et ses relations toxiques avec les hommes.
De l’enivrement à un lâcher-prise dangereux, il n’y a qu’un pas, c’est aussi ça qui a motivé beaucoup de ces femmes à calmer le jeu avec l’alcool. Car cette perte de contrôle, de nombreux hommes en profitent pour outrepasser leur consentement. « En ce qui me concerne, l’alcool éludait totalement la question de mon envie ou non du mec », constate Dora. Anne-Sophie, professeure des écoles de 47 ans dans les Hauts-de-Seine, réalise quant à elle que l’état d’ébriété lui a fait tolérer des choses qu’elle ne désirait pas forcément. Aujourd’hui quasi abstinente, elle discerne mieux la violence masculine. « Quand tu essaies de relationner avec les hommes, il vaut mieux être clairvoyante à tous points de vue pour éviter d’aller chez le mec quand t’en n’as pas envie. Je pense que les hommes poussent à l’ébriété. » Julie, ancienne psychologue nantaise de 40 ans, va plus loin : dans bien des cas, à cause de l’alcool, elle n’était pas pleinement consciente. Parfois, cette mécanique insidieuse de perte de contrôle ne s’arrête pas à des gestes non désirés ou des situations floues : elle ouvre la voie à des violences sexuelles commises par des hommes qui profitent délibérément de l’état de vulnérabilité des femmes.
L’alcool, cause contributive des violences
Plusieurs études ont montré que la consommation d’alcool, par la désinhibition qu’elle entraîne, influence la violence masculine envers les femmes. D’après une étude de 2014 publiée dans la revue Addictive Behaviors, les jours de consommation excessive d’alcool, dans les couples hétérosexuels, la probabilité que l’homme commette des agressions physiques, sexuelles et psychologiques augmente. De plus, une méta-analyse parue en 2017 dans la revue Trauma, Violence & Abuse indique que « les principaux chercheurs et praticiens s’accordent à dire qu’une consommation aiguë et excessive d’alcool est une cause contributive de l’agression sexuelle et des violences conjugales des hommes envers les femmes ».
Carine, Bretonne de 52 ans et ancienne employée de la Sécurité sociale, se rappelle avec douleur des événements traumatiques, lorsqu’elle était encore consommatrice. Il y a une dizaine d’années, le pire s’est produit. « Je m’étais fortement alcoolisée et j’ai invité un copain à venir chez moi, puis un autre est arrivé. Ils ont profité de mon état d’ébriété pour me violer. » L’arrêt de la boisson a été immédiat pour elle. « Juste après ma rupture, j'ai couché avec plusieurs personnes. Il y a eu deux expériences que je considère comme un viol », raconte pour sa part Màire, quand Sarah préfère parler d’expériences « très, très, très désagréables » alors qu’elle était ivre, avec un homme qu’elle connaissait à peine, devenu subitement violent. Les traumatismes ayant découlé de cette expérience lui ont fait « calmer le jeu » sur les rencontres, mais aussi sur les verres.
Malgré ces dangers, la pression sociale continue de peser sur beaucoup de femmes, qui constatent que si l’on veut être considérée comme la « meuf cool », il faut boire. À 47 ans, Anne-Sophie se rend compte qu’une femme qui ne prend pas de verres, pour beaucoup, est une « meuf chiante ». « Ça fait partie du package “elle aime s’amuser, elle n’est pas prise de tête” », ironise la professeure. Sur son profil Bumble, Charlotte*, 32 ans, professeure de philosophie en région parisienne, a fini par indiquer qu’elle était abstinente. L’avant-après est flagrant pour elle : elle obtient beaucoup moins de matchs et, quand elle finit par discuter avec un homme, la plupart du temps, celui-ci s’assure qu’elle est réellement sobre, avant de la ghoster. Comme elles, Romi, Julie et Morgane partagent la peur de ne pas être aimable – au sens premier du terme – en étant sobre. « Avec mon ex, notre relation fonctionnait mieux quand j’étais alcoolisée. C’est le genre de mec qui fait la fête pour éviter de réfléchir. Pour me mettre dans le même état d’esprit, je suivais la cadence qu’il imposait. » Morgane, elle, angoisse quant à ses potentiels futurs dates. « Je ne consomme pas, alors je me demanderai toujours s’il passe un bon moment, s’il m’aime bien. » Pour Matthieu Fieulaine, il y a moins d’acceptation sociale pour les femmes lorsque l’alcool leur pose problème. « Certaines intériorisent le discours stigmatisant sur une femme qui boit, inventé par les hommes », analyse l’anthropologue. Cette stigmatisation a été largement démontrée. D’après une étude parue en 2023 dans la revue de référence PLOS Global Public Health, « les rôles de genre, qui associent les hommes à la responsabilité financière et les femmes à la garde des enfants, ont conduit à des attentes différentes concernant la consommation d’alcool : celle-ci est normalisée chez les hommes, mais diabolisée chez les femmes. Les femmes qui boivent, par exemple, sont considérées comme de mauvaises mères et des épouses indésirables ». Une enquête belge de 2021 publiée dans la revue Nordic Studies on Alcohol and Drugs montre de plus que les femmes alcoolo-dépendantes ont moins facilement accès aux soins que les hommes à cause de « la stigmatisation sociale, tant dans les sphères privées que professionnelles ».
Une stigmatisation que Matthieu Fieulaine déplore, et contre laquelle il met en garde, tant elle allie alcool shaming et slut shaming : « Les addictologues parlent parfois de nomadisme sexuel, voire de termes encore plus péjoratifs. L’alcool, par définition, induirait des pratiques qui méritent la réprobation. Alors qu’on pourrait aussi le prendre à l’envers et créer un espace safe pour les femmes qui affirment que l’alcool est le seul truc qui leur permet d’assumer leur sexualité. » En l’absence d’un tel espace, les femmes que j’ai rencontrées réalisent que leur consommation leur faisait inconsciemment correspondre à un idéal de beauté hétérosexuel et décidé par les hommes. Il s’agissait pour elles de se conformer à une image de femme disponible, plus vulnérable et moins dans la contradiction. « Pour les groupes dominés, ce n’est plus le groupe lui-même qui va définir la bonne manière de boire, mais les dominants », résume Matthieu Fieulaine.
Ce constat posé, ces femmes ont décidé de se « désintoxiquer », soit progressivement, soit immédiatement, parfois seulement pour un temps, de l’alcool et des hommes. Certaines n’ont même plus envie de relationner avec eux. « Je me rends compte que ce à quoi j'ai renoncé, ce ne sont pas de grandes histoires d'amour, mais des hommes qui ne me respectaient pas et sans qui je vais mieux », résume Sarah. Et maintenant ? Chacune d’entre elles a décidé de se donner du temps pour repenser son rapport à la séduction hétérosexuelle et à la boisson. D’autant que cette consommation n’est pas forcément une mauvaise chose, martèle Matthieu Fieulaine. « Il y a des personnes pour qui le rapport à l’alcool est strictement induit par un contexte, notamment en lien avec ses fonctions sociales, et il y en a qui cherchent dans l’alcool des fonctions psychiques, autothérapeutiques. »
En cessant de boire, ces femmes rompent aussi avec le regard masculin sur leurs corps et leurs désirs. Anne-Sophie s’en réjouit, même si elle n’est pas forcément optimiste pour l’avenir, car le problème est plus global : « C'est horrible, mais on attend quand même d’être validée par les hommes. Le jour où on arrivera à s’en sortir, ce sera super. »
Photo de Une : Unsplash / Burçin Ergünt