Obsessions

Dans un monde anxiogène, prenez un doudou

Chaque année, le 9 septembre marque la journée mondiale de l’ours en peluche. Nous n'avons pas attendu l'édition 2026 pour discuter avec des adultes du lien sacré qui les unit à leur doudou.

Par Déborah Malet
Peluche posée sur un lit défait
Publié le 03.02.2026 Mis à jour le 02.02.2026

Déborah Malet

Journaliste

Plonger dans son monde
Temps de lecture : 4 min

Cela semble anecdotique, mais demandez à n’importe quel parent, il·elle vous dira que le choix du doudou n’est pas à prendre à la légère. « Le doudou peut être un marqueur social car ce qui a trait à votre enfant reflète ce que vous êtes », souligne Aline Nativel Id Hammou, psychologue clinicienne et psychothérapeute. « C’est le premier symbole d’investissement parental, qui va aider l’enfant dans les phases de séparation et de réconfort. Souvent, il a la forme d’un animal, apprécié pour ses qualités et dont on aimerait que notre enfant soit pourvu. » Mais cette quête du doudou parfait est vaine : « L’enfant ne choisira pas celui qu’on lui tend, il en élira toujours un autre [moins beau, au grand dam de ses parents, NDLR]. C’est une première étape vers l’individualisation. » Pour autant, le doudou n’est pas qu’un jeu d’enfants.

L’objet de mon affection

Si l’on doit au président américain Theodore Roosevelt le nom de Teddy Bear, suite à son refus d’abattre un ours lors d’une partie de chasse, l’ours en peluche est devenu un objet de théorisation scientifique à partir des années 50 : « En psychologie de l’enfant, on doit au psychanalyste britannique Donald Winnicott la définition de l’objet transitionnel,  vulgarisé en doudou, et au médecin britannique John Bowlby la théorie de l’attachement », souligne Aline Nativel Id Hammou. Quant à l’étymologie du mot « doudou », l’explication la plus répandue est celle du redoublement du mot « doux ». Une qualité essentielle que l’on retrouve dans le portrait-robot dressé en 2023 par des chercheurs de l’Université de Montpellier auprès de personnes âgé·e·s de 3 à 72 ans. Sans surprise, il doit être brun, de taille moyenne, facile à manipuler, agréable à toucher et à regarder. Le genre qui peut nécessiter 45 heures de travail à Christelle. Cette couturière a ouvert, il y a deux ans, un hôpital pour doudous à Lourdes, par lequel sont déjà passés 200 patients : « Je me rappelle que le plus vieux doudou avait 80 ans ! Ce sont souvent des adultes dont le doudou est un souvenir d’un proche disparu mais aussi, et c’est arrivé, des personnes d’origine étrangère adoptées en France, pour qui le doudou est un repère identitaire. » C’est le cas de Jullia, 34 ans, qui, à l’âge de 8 ans, est partie vivre avec sa mère en Nouvelle-Zélande : « Je me rappelle qu’arrivées dans notre nouvelle maison, j’ai remarqué que j’avais oublié mon sac, dans lequel se trouvait Léonard. Quelques heures plus tard, on l’a retrouvé assis sur le pas de la porte. À l’époque, pour moi, c’était un miracle, avec le recul, c’est sûrement le chauffeur de taxi qui est revenu le déposer là. » Ce petit cocker fringant était présent lorsqu’elle a perdu son père, à 5 ans, et lors de ce changement de vie radical, trois ans plus tard : « Il me ramenait à mes racines françaises et à ma famille lorsque j’étais à l’autre bout du monde mais aussi et toujours à des moments clés de ma vie. » Une sensation réconfortante qui l’enveloppe encore aujourd’hui, sans pour autant la renfermer sur elle-même : avec sa meilleure amie et son doudou Francis, elles organisent régulièrement des soirées pyjama et immortalisent sur smartphone ces moments complices. À une époque où les jeunes entrent tardivement dans la vie d’adulte, on pourrait croire que le doudou est un facteur aggravant. À tort. « Dans une société de plus en plus individualiste et où l’on est de moins en moins disponible pour les autres, le doudou est un moyen de s’autoconsoler, tempère Aline Nativel Id Hammou. Il aide à accepter le vieillissement : à l’heure où l’on fait des bilans de vie, les moments régressifs permettent de se recentrer sur soi et sur des moments positifs. » 

On partage ?

« Depuis tout petit, j’ai des langes que j’appelais Chon car je ne savais pas dire “torchon”. Leur sensation douce au toucher me rassure et je ne peux pas dormir sans. Ce qui a le don d’agacer mon mari, qui n’hésite pas à les cacher avant chaque départ en vacances », nous raconte Thibault, 37 ans, nous démontrant par la même occasion que le doudou est autant matériel que sensoriel. Angoissé de nature, il avoue passer par des mécanismes variés pour s’apaiser : « J’ai vu une psy il y a deux-trois ans et un hypnothérapeute pour arrêter de fumer et de me ronger les ongles… Je suis également un collectionneur compulsif – objets de brocante, vieilles cartes postales que j’accumule… Je suis d’avis qu’il vaut mieux continuer un TOC plutôt que de le réfréner. Surtout s’il est inoffensif. » Pour Aline Nativel Id Hammou, « cela fait partie de l’être humain d‘avoir des rituels pour s’autogérer ». Un autre rituel consiste à léguer son doudou à son·a prochain·e : « Mon premier enfant aura Léonard, car il a une vibe apaisante ! », s’amuse Jullia. Idem pour Quentin, 31 ans, qui s’est récemment lancé à la recherche de son petit singe Popi, enfoui au fond d’un tiroir chez sa mère : « Cette envie de le retrouver coïncide avec un un moment où il est beaucoup question d’avoir un enfant avec ma fiancée. Je suis déjà en mode héritage symbolique et affectif. » Si presque tous les adultes se projetant un jour parents formulent le souhait de transmettre leur doudou – outre notre patrimoine génétique, c’est un symbole fort d’un point vue affectif –, cette idée a vite été écartée par Marine, 38 ans : « Mon doudou, je l’ai depuis ma naissance, il est très fragile. Parfois, avec mon fils de 4 ans, on joue avec nos doudous respectifs, mais ça s’arrête là. » Un attachement qui frôle même la croyance animiste : « Je le considère comme une vraie personne. Toute ma famille le connaît – “Ah mais c’est Marine et son Gaspard !” – Je me souviens qu’en classe verte, au collège, j’étais tellement triste d’avoir oublié mon doudou que mes parents ont dû me l’envoyer par la Poste. » Fun fact : le pouvoir du doudou se vérifie également chez nos fidèles compagnons à poils. Couli, le carlin de Quentin, ne peut se passer de sa peluche banane, tandis que Pastis, le shetland de Thibault, ne dort jamais sans son Idéfix. Preuve que l’on a tous besoin d’un peu de douceur dans ce monde de brutes.

 

Photo de Une : Unsplash / Vera Jetana

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